Ce diplôme n’est pas à moi

Julie Hébert, diplômée de la Faculté de droit.

Julie Hébert, diplômée de la Faculté de droit.

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Julie Hébert est la première étudiante admise en droit au sein de sa famille.

Publiée dans La Presse et Le Devoir le 20 janvier dernier, cette lettre ouverte a suscité de nombreuses réactions. Partagée plus de 10 000 fois sur les réseaux sociaux, elle a valu à son auteure des invitations à deux stations de radio. «J’ai beaucoup aimé ma formation et je voulais le souligner», déclare la jeune femme qui a choisi d’effectuer son stage dans un organisme communautaire du quartier Côte-des-Neiges, à Montréal. Elle dit avoir reçu par courriel une cinquantaine de messages de félicitations dont certains venaient de l’extérieur du Québec. «Une enseignante des Territoires du Nord-Ouest m’a même demandé la permission d’utiliser ma lettre dans ses cours.»

 

Ma dernière session universitaire, déjà… En réfléchissant sur ce que je pourrais bien écrire à ce sujet, j’en suis rapidement venue à la conclusion suivante : ce diplôme n’est pas le mien !

Ce diplôme est celui de la première étudiante admise en droit de sa famille. C’est un diplôme de contestation de la chasse gardée masculine que représente le monde juridique en général. Ce diplôme est aussi celui de toutes ces femmes à qui on a refusé l’accès à une faculté de droit et qui forment aujourd’hui la majorité de ses étudiants.

Ce diplôme est celui de mes parents qui, à un moment donné, ont eu à jongler avec les « flos », le travail, les factures et l’hypothèque. Ce diplôme est aussi celui de tous ces autres parents d’aujourd’hui qui ne savent plus où donner de la tête pour avoir de l’aide pédagogique pour leurs enfants. Ce diplôme, c’est un peu celui du parent qui arrive en retard à la garderie pour la troisième fois de la semaine parce qu’il fait des heures supplémentaires pour payer les augmentations de tarifs des différents services dits publics… Ce diplôme, c’est un peu pour le parent qui ne peut pas aider son enfant à faire ses devoirs parce qu’il ne sait pas lire.

Ce diplôme est celui du mal pris, du poqué, ce diplôme est à celui qui vient d’envoyer un centième CV sans avoir été convoqué à une entrevue. Ce diplôme est celui de la fille qui rentre tard après son troisième quart de travail de suite. Celui du gars qui s’est pété le dos en soulevant sa quarantième boîte de la journée.

Petite étincelle

Il est à celles et ceux qui pensent qu’ils n’auraient pas dû avoir à payer pour le téléphone intelligent, la sangria et le carré rouge d’une jeune étudiante par le biais de leurs taxes. Mais ce diplôme, il est surtout à toutes ces femmes et ces hommes qui se sont battus pour que je l’obtienne, pour que je puisse me rendre là où je me suis rendue, pour ceux qui ont vu un potentiel en moi, ceux qui ont voulu m’aider, ceux qui ont vu un jour une petite étincelle qui ne demandait qu’à être allumée, ceux qui ont vu une soif de savoir et qui ont choisi de me faire lire, de me faire apprendre, de me pousser plus loin. Ce diplôme est celui de M. Pierre, de M. Bernard, de Mme Mireille, de Mme Trolliet, de M. Laperrière et de bien d’autres professeurs extraordinaires et passionnés que j’ai, un jour, croisés sur ma route.

Ce diplôme ne portera qu’un nom, mais ce ne sera pas celui d’une seule personne. Ce diplôme, c’est un peu une société au complet qui s’est dit un jour que l’éducation était une voie vers l’avenir et qui a décidé d’investir, de construire et de mobiliser ses ressources pour que des enfants comme moi ressortent, 17 ans plus tard, avec un seul nom sur leur diplôme.

Julie Hébert