Pour Mustapha, les rues ne sont pas pavées d’or

  • Forum
  • Le 11 mai 2016

  • Dominique Nancy
En quittant leur pays natal, les immigrants espèrent donner une meilleure vie à leurs enfants.

En quittant leur pays natal, les immigrants espèrent donner une meilleure vie à leurs enfants.

Crédit : Thinkstock

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Emplois, langue et scolarisation sont les principaux enjeux de l’immigration, dit une experte en études ethniques de l’Université de Montréal.

Mustapha Abalaoui et Simon Girard, deux ingénieurs de formation avec un diplôme et des compétences équivalents, ont postulé le même emploi. Le premier n’a reçu aucun appel de l’éventuel employeur alors que le second a été convoqué à une entrevue la semaine suivante. Cette situation fictive a été expérimentée en 2011 par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec pour vérifier un préjugé bien ancré : une personne qui porte un nom à consonance étrangère aura plus de mal à obtenir un entretien d’embauche. Il ressort que «les difficultés d’insertion en emploi vécues par certains groupes ethniques et racisés, issus de l’immigration ou non, sont en partie causées par les préférences discriminatoires des employeurs», peut-on lire dans le rapport de la Commission.

«Le vrai défi de l’immigration, c’est l’intégration socioéconomique», affirme Marie Mc Andrew, professeure au Département d’administration et fondements de l’éducation de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal et directrice du Groupe de recherche Immigration, équité et scolarisation. Selon la chercheuse, le principal facteur freinant l’intégration au travail des personnes immigrantes est la discrimination envers les minorités «visibles» basée sur la couleur de la peau, l’origine ou la religion. «À compétences égales, un Québécois dont le nom est Tremblay ou Gagnon aura beaucoup plus de chances de franchir la porte d’entrée qui mène à un emploi», souligne-t-elle.

Résultat? Bien souvent, Youssef, Malika ou Ibrahim se résignent à accepter un travail dont le salaire est inférieur à ce que leur niveau de scolarité leur permettrait d’espérer. L’intégration économique prend plus de temps à se réaliser. «Traditionnellement, il fallait environ une décennie avant que l’installation de l’immigrant soit rentable. Depuis les années 90, cette période peut s’étendre au-delà de 15 ou 20 ans», explique Marie Mc Andrew. Pourtant, le Québec sélectionne depuis 1996 ses immigrants pour favoriser les candidats les plus susceptibles de bien s’intégrer sur le plan socioéconomique. «La proportion d’immigrants qui connaissaient déjà le français à leur arrivée a connu une croissance marquée depuis 25 ans, passant de 35 % en 1990 à 57 % en 2013», indique Marie Mc Andrew.

De plus, le niveau de scolarité des immigrants a fait un bond prodigieux depuis 1981. À cette époque, seulement 15,4 % des immigrants avaient un diplôme de premier cycle universitaire, une proportion qui avait grimpé à 51 % en 2006. La situation est plus désolante encore pour les immigrants titulaires d’un diplôme universitaire et qui appartiennent à certaines «minorités visibles», tels les Noirs et les Arabes, dont les taux de chômage, même après 10 ou 15 ans d’installation, sont respectivement de 10,2 % et de 10,5 %. C’est trois fois plus que celui des natifs du Québec qui possèdent pareil diplôme!

Or, rappelle la professeure Mc Andrew, les immigrants des pays du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie) s’installent beaucoup plus souvent au Québec que dans le reste du Canada. «On peut se demander si, en privilégiant systématiquement les immigrants francophones, le gouvernement québécois ne sous-estime pas le degré de bilinguisme nécessaire à l’intégration au marché du travail, entre autres à Montréal», s’interroge la chercheuse.

«Nous sommes tous des immigrants ici»

Est-ce qu’on intègre mal les immigrants à la société québécoise? «J’aurais tendance à répondre qu’on fait mieux que toute l’Europe, mais ça tient à notre politique d’immigration plus qu’à nos seuls efforts en matière d’intégration, répond Marie Mc Andrew. Les politiques tant canadienne que québécoise visent l’établissement permanent. Les immigrants sont sélectionnés et reçoivent rapidement leur citoyenneté. Même les États-Unis n’ont pas une politique aussi active, puisque plus de la moitié de leurs immigrants en provenance du Mexique et de l’Amérique du Sud sont illégaux. Ce sont des immigrants qu’on essaie de refouler et non d’intégrer.»

Qu’ils soient immigrants économiques (≈ 70 %), qu’ils viennent retrouver des membres de la famille (≈ 20 %) ou qu’ils soient réfugiés (≈ 9 %), la plupart des immigrants ne s’exilent pas en pensant à eux, évoque-t-elle. «Ils savent que les rues ne seront pas pavées d’or. La migration se fait avec l’espoir que leurs enfants bénéficieront d’une éducation de qualité, surtout dans l’enseignement supérieur, et qu’ils auront ainsi une meilleure vie.» Il en résulte une pression énorme qui s’exerce sur les enfants. «Leur réussite scolaire devient encore plus essentielle que par le passé dans la perception, par les parents, de l’échec ou de la réussite de leur projet migratoire. La pression est déplacée sur la deuxième génération.»

Le message que Marie Mc Andrew veut transmettre est que l’immigration est bénéfique à long terme et nous en avons besoin. «Mais, si les immigrants sont victimes de stéréotypes et de préjugés dans la société, on ne saurait parler d’intégration. D’ailleurs, on reproche aux immigrants de ne pas se sentir québécois, alors que notre propre discours est souvent non inclusif», conclut la professeure.