Les adolescents qui font des cauchemars pensent plus au suicide

  • Forum
  • Le 31 mai 2016

  • Dominique Nancy
Les évaluations des rêves dysphoriques et récurrents devraient faire partie du processus de dépistage des idées suicidaires chez les adolescents.

Les évaluations des rêves dysphoriques et récurrents devraient faire partie du processus de dépistage des idées suicidaires chez les adolescents.

Crédit : Thinkstock

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Une étude montre une corrélation positive significative entre les idées suicidaires et les rêves récurrents.

Les cauchemars et les mauvais rêves sont liés aux pensées suicidaires chez les préadolescents de 12 et 13 ans. L’association serait encore plus grande lorsqu’il s’agit de rêves récurrents.

Des travaux de chercheurs dirigés par les professeurs Antonio Zadra et Jean Séguin, respectivement du Département de psychologie et du Département de psychiatrie de l’Université de Montréal, viennent d’établir ce lien entre les rêves dysphoriques (cauchemars et mauvais rêves) et les idées suicidaires chez les enfants de façon encore plus évidente que ne l’ont fait d’autres études jusqu’ici. Rappelons que les cauchemars sont des mauvais rêves qui se terminent par l’éveil du dormeur.

«Le lien a déjà été observé chez des adultes, mais très peu de recherches sur le sujet ont concerné les jeunes alors qu’on sait que la problématique des pensées suicidaires augmente au cours de l’adolescence. Notre étude est la première à montrer un lien significatif entre les rêves récurrents et les idées suicidaires», affirme Antonio Zadra.

Quelque 170 garçons et filles du Québec ont participé à cette étude réalisée par Aline Gauchat dans sa thèse de doctorat. Plusieurs données relatives aux cauchemars, mauvais rêves et rêves récurrents ainsi qu’à leur fréquence et aux idées suicidaires chez les jeunes ont été étudiées et ont fait l’objet d’une évaluation par les adolescents à deux reprises, soit lorsqu’ils étaient âgés de 12 et de 13 ans. L’objectif de cette recherche était d’explorer la relation entre les idées suicidaires et les rêves dysphoriques et les rêves récurrents chez les préadolescents.

Les analyses ont révélé que les jeunes de 12 ans qui ont déclaré avoir eu des pensées suicidaires au cours de la dernière année faisaient deux fois plus de mauvais rêves, ainsi que trois fois plus de rêves récurrents que les préadolescents qui n’avaient pas pensé au suicide. «Les études sur le sommeil chez les adolescents s’intéressent surtout aux comportements suicidaires par rapport à l’insomnie plutôt qu’aux rêves dysphoriques et aux rêves récurrents, déclare le professeur Zadra. Nos résultats mettent en évidence la valeur clinique potentielle de l’évaluation de rêves dysphoriques et récurrents et devraient faire partie du processus de dépistage des idées suicidaires chez les adolescents.»

Rêves récurrents et anxiété

«Les cauchemars sont le lot d’une proportion éloquente d’enfants de tout âge, soit de 15 à 40 % des jeunes selon les cohortes, dit Antonio Zadra. Mais on a noté un pic vers la 10e année de vie.» On ne sait pas encore pourquoi. Peut-être est-ce lié à une période du développement plus anxiogène ou encore à des facteurs neurobiologiques. «Les cauchemars sont souvent associés à des difficultés psychologiques variées comme le stress ou des problèmes de comportement, mentionne le chercheur, mais une anxiété élevée et des troubles du sommeil concomitants, par exemple le somnambulisme, sont aussi des facteurs de risque.»

Des recherches antérieures du professeur Zadra ont montré que l’intensité émotionnelle ressentie dans les cauchemars a une portée affective certaine et le tiers de leurs contenus est dominé par une émotion autre que la peur. On éprouve plutôt de la tristesse, de la culpabilité, du dégoût, un sentiment d’impuissance… Ce qui semble confirmer l’idée que ce n’est pas seulement la peur qui réveillerait le dormeur mais la force de l’émotion. Le chercheur a également démontré une différence notable de genre qui apparaît entre 10 et 15 ans, alors que les filles disent faire plus de mauvais rêves que les garçons. «Cette différence est bien établie dans les populations adultes», souligne le professeur, dont les travaux ont signalé que les hommes voient davantage dans leur sommeil des catastrophes naturelles tandis que les conflits interpersonnels sont plus présents dans les rêves des femmes. Ces rêves prennent la forme de trames narratives stéréotypées semblables aux films d’Hollywood, avec des scènes centrées sur l’action et d’autres où la dimension affective est plus saillante.

Chez les adolescents, il semblerait que les rêves soient davantage peuplés de confrontations avec des monstres ou des animaux, suivis par les agressions physiques, la chute et le fait d’être pourchassés. Leurs rêves récurrents sont plus susceptibles d’inclure des contenus négatifs que positifs. Mais seulement la moitié de leurs rêves récurrents contenaient des éléments menaçants.

Ces résultats récents sur le contenu des rêves ont été publiés dans la revue Consciousness and Cognition. Les données relatives aux pensées suicidaires des adolescents, qui seront soumises sous peu pour publication, montrent pour leur part une corrélation positive significative entre les idées suicidaires et les trois types de rêves. Le lien le plus fort est observé entre les rêves récurrents et les idées suicidaires. Ce lien est notable aussi bien chez les garçons que chez les filles, mais beaucoup plus de filles sont sujettes aux rêves récurrents. La différence est observable dès 12 ans et s’amplifie avec l’âge.

Ces différences intersexes renforcent le lien entre l’anxiété et les rêves récurrents, puisque les données cliniques indiquent que les filles souffrent plus souvent que les garçons de problèmes liés à l’anxiété excessive. Mais l’étude n’explique pas pourquoi l’anxiété serait plus élevée chez les filles.

Aline Gauchat a mené cette recherche sous la direction des professeurs Zadra et Séguin.