L’enfant adopté demande une attention particulière à la garderie

  • Forum
  • Le 2 juin 2016

  • Dominique Nancy
Beaucoup d’enfants adoptés se comportent selon les règles, de peur de retourner en famille d’accueil ou à l’orphelinat.

Beaucoup d’enfants adoptés se comportent selon les règles, de peur de retourner en famille d’accueil ou à l’orphelinat.

Crédit : Getty

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Une étude confirme la nécessité de tenir compte du vécu de l’enfant adopté afin de moduler les interventions des éducatrices en garderie.

L’entrée d’un enfant à la garderie n’est jamais facile. Pour l’enfant adopté originaire d’un pays étranger, ça peut être un grand bouleversement. «Il faut éviter que l’enfant perçoive ce changement comme une forme d’abandon de la part de ses nouveaux parents», signale Chantal Dézainde, doctorante diplômée de l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal.

Selon une récente étude réalisée par la chercheuse sous la direction de la professeure Lyse Turgeon, une forte proportion d’éducatrices considère que l’enfant adopté à l’étranger ne présente aucun besoin particulier et qu’il vivra son intégration à ce nouveau milieu de la même façon que les autres enfants. «Cette manière de voir les choses part d’un bon sentiment, mais elle démontre une incompréhension du vrai problème, affirme Mme Dézainde. Insister sur le fait que l’enfant est comme les autres peut être une façon de montrer aux parents qu’en banalisant la différence les éducatrices ne stigmatisent pas l’enfant à cause de ses origines et de son adoption. Toutefois, cette prise de position va à l’encontre des recommandations sur la nécessité de tenir compte du vécu de l’enfant adopté afin de moduler ses interventions.»

Dans ses travaux de doctorat, la chercheuse a voulu comprendre comment se passait l’intégration à la garderie des enfants adoptés. «La recherche sur les enfants issus de l’adoption internationale porte souvent sur l’état nutritionnel, les difficultés d’adaptation, le rattrapage développemental, les problèmes neurocognitifs et les troubles de l’attachement. Aucune étude n’avait examiné à ce jour leur intégration en milieu de garde», mentionne-t-elle. Une cinquantaine d’entrevues individuelles semi-structurées ont été menées avec 12 familles adoptives et les 12 éducatrices de leurs enfants dans le but de mieux comprendre cette transition.

Ses résultats, publiés dans le récent numéro de la Revue de psychoéducation, indiquent que leur adaptation à la garderie peut être comparable à celle des enfants nés au Québec. «Il faut toutefois tenir compte de la fragilité des enfants adoptés, insiste Chantal Dézainde. À première vue, tout semble bien se passer, mais, si l’on gratte un peu, on s’aperçoit que beaucoup d’enfants adoptés se comportent selon les règles parce qu’ils ont peur de mal faire. Ils ne veulent pas déplaire, craignant de retourner en famille d’accueil ou à l’orphelinat.»

Certains parents adoptifs ont parfois tendance, à l’instar des éducatrices, à ne pas admettre la différence. «Leur raisonnement pourrait venir du désir de normaliser leur situation familiale et d’avoir un enfant qui soit comme les autres. Ce souhait peut prendre le dessus sur la réalité du vécu d’adoption et les amener à nier la différence», note Mme Dézainde. Mais la majorité des parents adoptifs désirent plutôt qu’on tienne compte des besoins particuliers de leur enfant. Une opinion qui est partagée par les éducatrices qui ont une expérience personnelle de l’adoption.

Adoptés et bien adaptés

Dans le cas de l’intégration à la garderie, plusieurs éducatrices reconnaissent qu’il est préférable que l’enfant adopté y entre progressivement. Ayant déjà vécu un abandon de ses parents biologiques et un passage dans un orphelinat ou un séjour auprès d’une nourrice, l’enfant adopté risque de percevoir le milieu de garde comme un autre abandon. D’où l’importance de s’assurer qu’il n’interprète pas son arrivée en garderie comme un retour à l’orphelinat. «Les enfants adoptés ont tendance à être inquiets ou anxieux pour cette raison», explique Mme Dézainde.

Autre fait saillant de l’étude : certains parents multiplient les demandes spéciales. «Les éducatrices accèdent généralement aux demandes particulières en vertu du principe que chaque enfant est unique et non par rapport au fait de l’adoption, précise la chercheuse. Son enquête révèle également que les parents adoptifs se font parfois qualifier de «mères poules» ou «pères poules». Chantal Dézainde ne veut surtout pas remettre en cause le travail des éducatrices, mais elle recommande qu’elles puissent parfaire leurs connaissances et leur formation quant aux besoins spécifiques des enfants ayant un profil atypique en général et des enfants issus de l’adoption internationale en particulier.

Une meilleure communication entre les parents et l’éducatrice quant aux besoins de l’enfant adopté est aussi souhaitable. «Avant l’entrée à la garderie, une rencontre d’information entre les parents, la direction et l’éducatrice pourrait avoir lieu, suggère-t-elle. Cette rencontre pourrait porter sur l’histoire d’adoption afin de mettre en contexte le vécu antérieur à l’entrée en milieu de garde et les particularités développementales de l’enfant comme les défis de langage, de motricité, de propreté et les problèmes alimentaires. Les particularités physiques de l’enfant et ses limites ainsi que les moyens à prévoir pour les pallier pourraient aussi être abordés. Cette rencontre pourrait également permettre de convenir à l’avance des modalités d’une intégration progressive.»