«Docteur, euthanasiez mon chien!»

  • Forum
  • Le 21 juillet 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
«Au Québec, les vétérinaires peuvent pratiquer ce qu’on appelle l’euthanasie de convenance. Sur le plan moral, c’est une autre histoire.»

«Au Québec, les vétérinaires peuvent pratiquer ce qu’on appelle l’euthanasie de convenance. Sur le plan moral, c’est une autre histoire.»

Crédit : Thinkstock.

En 5 secondes

La Dre Dominick Rathwell-Deault rédige un doctorat sur l’euthanasie de circonstance chez les vétérinaires.

«Docteur, veuillez euthanasier mon chien !» Les vétérinaires doivent-ils obéir à cette demande? C’est la question que pose Dominick Rathwell-Deault dans le cadre de son doctorat à l’Université de Montréal.  «Un vétérinaire doit faire face presque quotidiennement à ce dilemme éthique : faut-il acquiescer ou non à la volonté d’un client qui veut se débarrasser de son animal domestique?», explique-t-elle en entrevue.

Pour y répondre, elle a interrogé 14 vétérinaires de différents âges et distribué un questionnaire aux membres de l’ordre professionnel. L’analyse des entrevues et des 280 réponses obtenues n’est pas complétée, mais la chercheuse peut déjà dire que les professionnels sont divisés sur la question. «Sur le plan légal, il n’y a guère d’ambiguïté. Au Québec, les vétérinaires peuvent pratiquer ce qu’on appelle l’euthanasie de convenance. Sur le plan moral, c’est une autre histoire.»

Quand on a choisi un métier en fonction de son amour des bêtes et qu’on se retrouve à devoir mettre fin aux jours d’animaux en pleine santé, il arrive que des professionnels soient durement éprouvés émotivement. Incapables de procéder à l’injection fatale, neuf des répondants avaient choisi d’adopter l’animal de leurs clients pour leur sauver la vie. La Dre Rathwell-Deault, qui a pratiqué dans des cliniques d’animaux domestiques pendant six ans, a elle-même «craqué» à plusieurs reprises, ramenant chez elle des chiens qu’elle avait pris en affection. «Mais il y a une limite à ce qu’un vétérinaire puisse faire», concède-t-elle.

Au cours de rencontres semi-dirigées, certains vétérinaires ont confié à la Dre Rathwell-Deault qu’ils refusent systématiquement d’euthanasier sur demande un animal en santé. D’autres l’acceptent pour des raisons commerciales; ils savent bien que le client insatisfait peut se présenter à la clinique voisine. «Certains m’ont dit que l’important, pour eux, était d’amener leur client à entamer une réflexion, explique la Dre Rathwell-Deault. Ils ne refusent pas de le faire, mais ils veulent que le client ait bien pris le temps de trouver une autre solution.»

La thèse de doctorat en cours porte sur l’évolution des mentalités chez les médecins des animaux. «L’euthanasie de convenance d’un animal de compagnie soulève plusieurs questions d’ordre moral et éthique, écrit-elle dans son résumé. Comment les vétérinaires conceptualisent-ils l’animal, le propriétaire, leur propre rôle face au patient, au propriétaire, à la profession et même à la société?  À qui doivent-ils accorder la priorité des intérêts?  Sur quels arguments moraux se basent-ils?» Voilà certains des sujets abordés par l’étudiante qui a entamé des études en biologie médicale avant de bifurquer vers la médecine vétérinaire.

Que dit la loi ?

Adoptée le 4 décembre 2015, la Loi 54 visant l’amélioration juridique de l’animal précise dans son premier article que «les animaux ne sont pas des biens. Ils sont des êtres doués de sensibilité et ils ont des impératifs biologiques».

L’article 12 dit que la personne qui procède à l’euthanasie doit «s’assurer que les circonstances entourant l’acte ainsi que la méthode employée ne soient pas cruelles et qu’elles minimisent la douleur et l’anxiété chez l’animal. La méthode employée doit produire une perte de sensibilité rapide, suivie d’une mort prompte.»

Quand elle a suivi sa formation à la fin des années 2000, peu de cours portaient sur le dilemme moral de l’euthanasie de circonstance. Et la formation sur les interactions psychologiques était également lacunaire. «Un vétérinaire soigne les animaux, mais c’est avec les humains qu’il transige», rappelle-t-elle. Si certains clients sont prêts à revoir leur décision à la lumière des propos tenus par le clinicien, d’autres sont imperméables aux arguments éthiques. Il arrive même que des animaux soient abandonnés à leur sort à l’entrée de la clinique. Le personnel doit comprendre qu’ils sont condamnés.

Bien-être en hausse

Ce n’est pas d’hier que la jeune femme s’intéresse à la triade vétérinaire-client-animal. Dès 2012, elle présentait au congrès de l’ACFAS un résumé de travaux portant sur la place de l’animal dans cette relation. S’appuyant sur la littérature scientifique, elle avait mené des entrevues avec des praticiens.

Outre un doctorat sur le deuil chez les vétérinaires soutenu en 2005 au Département de psychologie de l’Université de Montréal par Anne-Marie Lamothe, peu d’études ont porté sur ce phénomène. La question du bien-être de l’animal est de plus en plus discutée, signale la doctorante. Les nouvelles dispositions législatives interdisent aux professionnels, par exemple, de couper les oreilles et la queue d’un chien, ce qui était courant pour se conformer aux règles des concours esthétiques.

Pour la vétérinaire, les changements apportés à la loi depuis quelques mois sont salutaires, même s’ils ne préviennent pas toutes les interventions malveillantes que les humains peuvent infliger aux animaux. Elle espère en tout cas que ses résultats, qui paraîtront dans des revues scientifiques, aideront ses collègues à mieux cerner les dilemmes moraux qui les assaillent dans leur pratique.

Son doctorat, intitulé «L’euthanasie de convenance des animaux de compagnie. Conceptualisation par les vétérinaires de leurs responsabilités morales et professionnelles», est mené sous la direction de l’éthicienne Béatrice Godard, professeure au Département de médecine sociale et préventive, et de Diane Franck, professeure de médecine vétérinaire et spécialiste du comportement animal.