Mieux évaluer les déviances sexuelles grâce à la réalité virtuelle

  • Forum
  • Le 23 août 2016

  • Dominique Nancy
Personnages générés par ordinateur développés à l’Institut Philippe-Pinel de Montréal selon les critères de développement de Tanner.

Personnages générés par ordinateur développés à l’Institut Philippe-Pinel de Montréal selon les critères de développement de Tanner.

En 5 secondes

Les personnages virtuels créés à l’Institut Philippe-Pinel combinés à d'autres outils permettront d’évaluer avec plus de fiabilité les risques de récidive des agresseurs sexuels.

Mettre un pédophile en présence d’un jeune n’est pas éthique. Pourtant, pour des besoins d’évaluation, cette pratique est courante au laboratoire de recherche Applications de la réalité virtuelle en psychiatrie légale, de l’Institut Philippe-Pinel de Montréal. Mais là, les enfants sont des personnages virtuels.

«L’apparence des personnages de synthèse est, depuis les années 2000, assez réaliste pour susciter des réponses sexuelles. Les personnages générés par ordinateur respectent les critères des stades de développement morphologique élaborés par Tanner et validés lors de nombreuses recherches», explique Joanne-Lucine Rouleau, professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal.

  • La professeure Joanne-Lucine Rouleau en compagnie de deux étudiants, Shawn Marschall-Lévesque et Chantal Saumur, du Département de psychologie de l’UdeM

    Crédit : Amélie Philibert

Psychologue experte dans l’évaluation et le traitement des agresseurs sexuels judiciarisés, la Dre Rouleau a fondé et dirigé le Centre d’étude et de recherche de l’UdeM de 1991 à 2015. Elle travaille depuis plusieurs années à l’amélioration des évaluations et des stratégies de traitement pour les patients avec des comportements sexuels déviants, considérés «à risque et besoins élevés». En collaboration avec le Dr Patrice Renaud, professeur à l’Université du Québec en Outaouais et directeur du laboratoire de réalité virtuelle de l’Institut, elle tente de mettre au point de nouvelles approches pour mieux évaluer le risque de récidive des agresseurs et l’efficacité des thérapies auxquelles ils sont soumis.

En 2D ou en immersion 3D, les agresseurs sexuels sont mis en présence de personnages produits par ordinateur correspondant à l’image de leurs victimes ou de leurs fantasmes sexuels. Seul dans une pièce, le sujet porte un anneau élastique et conducteur autour du pénis qui mesure sa réponse érectile. La technique, nommée «pléthysmographie pénienne», permet aux chercheurs qui se trouvent dans une autre salle de savoir si les images déclenchent chez le sujet une excitation sexuelle.

«On peut représenter la morphologie ou certaines caractéristiques des personnages présentés, par exemple la couleur des yeux et des cheveux, le grain et la couleur de la peau, les parties génitales, qu’il s’agisse d’hommes, de femmes ou d’enfants», signale Chantal Saumur, qui fait présentement un doctorat sur le sujet au Département de psychologie de l’UdeM. Le but de sa recherche est de vérifier la valeur ajoutée des personnages créés par les sujets à l’aide d’un logiciel. Cette recherche fait suite à celle d’Élissa Denis, aussi dirigée par les professeurs Rouleau et Renaud, qui a étudié l’effet des émotions ajoutées aux personnages générés par ordinateur. La chercheuse leur a juxtaposé différentes émotions comme la crainte, la tristesse, la peur, la joie et la séduction afin de déterminer si la dimension affective permettait de mieux évaluer la déviance.

«La réalité virtuelle est utilisée lors de l’évaluation des agresseurs sexuels, car elle est nécessaire pour prédire le risque de récidive et préciser les besoins en matière de traitement. L’élaboration de stratégies de traitement en réalité virtuelle est la prochaine étape», précise Joanne-Lucine Rouleau, dont les travaux sont reconnus internationalement.

Combiner les stimuli auditifs et virtuels

Le recours à l’environnement virtuel en psychologie n’est pas nouveau. Depuis déjà près de 15 ans, la 3D est employée dans un contexte de recherche pour le traitement de certaines phobies. Depuis 2006, l’Institut Philippe-Pinel de Montréal, grâce à une subvention du gouvernement québécois, évalue le profil des agresseurs sexuels. Mais l’utilisation de la réalité virtuelle pour l’évaluation des déviances sexuelles n’est pas encore courante dans les pénitenciers fédéraux du Canada et ailleurs dans le monde. Cet outil a pourtant bien des chances de complémenter l’approche en usage actuellement, basée sur l’écoute de vignettes auditives. «Certains des agresseurs ne réagissent pas aux stimulus auditifs et se servir de photos d’enfants est discutable du point de vue éthique», indique Mme Rouleau.

La technologie n’est toutefois pas à la portée de tous les laboratoires. Les travaux de Shawn Marschall-Lévesque sur l’intégration des stimulus auditifs et virtuels pourraient démocratiser la procédure. «On a démontré que les réponses érectiles sont de plus grande amplitude lorsque les vignettes auditives sont illustrées par des personnages virtuels», résume l’étudiant de 3e cycle du Département de psychologie de l’UdeM. Ces nouveaux stimulus pourront être utilisés par plusieurs cliniques. À l’aide de lunettes virtuelles qui intègrent des capteurs de mouvements oculaires, aussi facilement accessibles, les chercheurs peuvent déterminer exactement où le sujet pose son regard ou quelles parties du corps du personnage il évite de regarder.

Selon la professeure Rouleau, les stimulus visuels conçus au laboratoire de l’institut montréalais peuvent être employés par tous les chercheurs dans le monde. Pas besoin d’une voûte de réalité virtuelle ou que le sujet soit en immersion. «Nos personnages créés par ordinateur, combinés avec les bandes sonores et d’autres outils comme les capteurs de mouvements oculaires intégrés à des lunettes de réalité virtuelle, le pléthysmographe pénien ou l’électroencéphalogramme, devraient permettre d’évaluer avec plus de fiabilité les risques de récidive, en plus de favoriser la mise sur pied d'un programme de traitement spécialisé en cyberpsychologie et l’évaluation de son efficacité», conclut la professeure.