La dépendance n’est plus ce qu’elle était

  • Forum
  • Le 25 août 2016

  • Paule Des Rivières

En 5 secondes

« Notre façon de voir la dépendance a considérablement évolué » - Serge Brochu

Il n’y a pas si longtemps, le traitement standard auquel était soumise la personne aux prises avec un problème de dépendance durait 30 jours en cure fermée. Et puis, terminé. Si le patient rechutait, on lui faisait subtilement comprendre qu’il n’avait pas relevé le défi, qu’il avait échoué. Et tant pis pour l’estime de soi, fragilisée.

«Les connaissances ont évolué. On sait aujourd’hui que la dépendance est rarement un problème ponctuel qui peut être traité en 30 jours de manière définitive, souligne Serge Brochu, le nouveau directeur du Centre de recherche et d’expertise en dépendance, affilié à l’Université de Montréal. Elle a le plus souvent déjà eu un effet durable sur les relations affectives et professionnelles, en fait sur l’ensemble du mode de vie, et cela ne peut être défait et reconstruit rapidement.»

«Il est plus réaliste de prévoir une trajectoire de réadaptation s’échelonnant sur 10 ans. Car comment peut-on régler en 30 jours un problème qui dure depuis 30 ans?» demande-t-il. Par ailleurs, les études montrent bien qu’il n’y a pas qu’une seule approche qui soit efficace. Mais il faut un cadre théorique solide, de la cohérence dans le traitement et il faut s’abstenir de juger le patient.

«La dépendance – quelle que soit la substance – est très souvent un problème chronique qui nécessitera un suivi au long cours mais pas nécessairement soutenu. Un accompagnement léger en quelque sorte. On peut faire la comparaison avec un patient diabétique.» Cet accompagnement peut prendre la forme d’une relance régulière par téléphone ou d’une participation à un groupe de discussion. Dans le cas d’une rechute, une visite ponctuelle rapide au centre de réadaptation pour y rencontrer un professionnel sera alors de mise.

Le roulement de personnel est par ailleurs problématique, car une figure stable est un grand atout pour l’individu qui cherche un soutien. Surtout que la personne qui souffre d’une forte dépendance sera possiblement aux prises avec divers problèmes cognitifs; l’établissement d’une relation de confiance lui sera bénéfique. «Il faut créer une alliance thérapeutique. Le professionnel et le patient doivent faire équipe, ni plus ni moins.»

Le client se voit davantage comme un être en construction, note M. Brochu. Cela peut signifier qu’il continue à consommer mais de manière modérée, sans que sa vie en soit totalement chamboulée. Le thérapeute doit l’aider à atteindre un équilibre dans sa vie, retrouver les activités qu’il affectionnait avec des amis par exemple. «Sinon, on crée un vide immense.»

M. Brochu est un grand expert de la dépendance. En acceptant la direction du Centre, il a mis un terme à une longue carrière à l’Université de Montréal comme professeur à l’École de criminologie, mais également, depuis 10 ans, comme membre de la direction de l’Université. Sa contribution dans le domaine est importante, autant en recherche fondamentale qu’en recherche appliquée, notamment avec le Groupe de recherche et d’intervention sur les substances psychoactives–Québec, qu’il a formé en 1991. Huit ans plus tard, il a mis sur pied un groupe d’experts internationaux sur les trajectoires déviantes. Et, en 2015, il devenait président de l’Association des intervenants en dépendance du Québec.

«Je reviens à mes premières amours d’une certaine manière.» Le centre de recherche que M. Brochu dirige met en relation des chercheurs et des cliniciens du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal (qui englobe désormais le Centre Dollar-Cormier). «Les recherches effectuées ici sont alimentées par les questionnements des cliniciens. La beauté, c’est que la pratique et la recherche avancent ensemble. Nous sommes dans la coconstruction des connaissances. Ainsi, nous allons créer des centres d’expertise thématique où chercheurs et cliniciens se rencontreront afin de partager leurs connaissances. Un premier regroupement portera sur les trajectoires de réadaptation des personnes dépendantes aux drogues.»

Le Centre traite tout type de dépendances, y compris, évidemment, le jeu et la cyberdépendance. «Nous avons actuellement une bonne compréhension du jeu, mais nous sommes un peu en retard sur le phénomène de la cyberdépendance. Nous poursuivons nos recherches. Ici encore, nous tenterons de mettre à profit tant l’expérience de terrain des cliniciens que les résultats de la recherche afin d’approfondir la connaissance sur ce thème spécifique. Ainsi, d’ici la fin de l’automne, nous prévoyons organiser une rencontre clinique-recherche sur l’évaluation des problèmes de cyberdépendance afin de mieux cerner les indices diagnostiques pertinents.»

Peu de femmes

Trois des quatre patients qui frappent à la porte du Centre de recherche et d’expertise en dépendance sont des hommes. «Nous avons d’abord cru que nous n’intéressions pas les femmes, dit M. Brochu, mais nous pensons plutôt à présent que la dépendance frappe moins les femmes.»

La philosophie du centre dont M. Brochu tient les rênes embrasse l’approche de la réduction des méfaits visant la réduction des conséquences négatives liées à l’usage des drogues. Cette approche a été élaborée dans les années 80 avec l’émergence du sida, lorsque les professionnels travaillant à la lutte contre le sida ont réalisé qu’une partie des gens porteurs du virus avaient aussi des problèmes de toxicomanie mais ne visitaient pas les centres de santé. Fut alors conçue en Occident une nouvelle approche incluant les centres d’échange de seringues, les centres d’injection supervisée et même la prescription médicale d’héroïne aux personnes dépendantes de cette substance. Des services d’injection supervisée pourraient d’ailleurs voir le jour à Montréal prochainement.

Par ailleurs, Montréal sera l’hôte, en mai 2017, du congrès mondial sur la réduction des méfaits. Sur le thème «Au cœur de la solution», il réunira, durant quatre jours, des conférenciers de partout dans le monde qui partageront leurs connaissances sur les pratiques en matière de réduction des méfaits.