Faut-il taire l’identité des terroristes?

  • Forum
  • Le 31 août 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les médias français s’interrogent sur la pertinence de publier les photos des terroristes au lendemain des attentats comme celui qui s’est déroulé en Normandie, en juillet.

Les médias français s’interrogent sur la pertinence de publier les photos des terroristes au lendemain des attentats comme celui qui s’est déroulé en Normandie, en juillet.

En 5 secondes

Les médias doivent-ils garder secrète l’identité des terroristes? Le juriste Pierre Trudel répond à la question.

Faut-il taire l’identité des terroristes?

À la suite de l’attentat de Nice, en France, qui a fait 84 morts le 14 juillet 2016, et au lendemain de l’assassinat du prêtre Jacques Hamel par deux djihadistes deux semaines plus tard en Normandie, Le Monde a annoncé qu’il ne diffuserait plus les photos des terroristes «pour éviter d’éventuels effets de glorification posthume», écrit le directeur, Jérôme Fenoglio. Des médias français ont décidé qu’ils emboîtaient le pas au prestigieux quotidien et qu’ils tairaient également les noms des auteurs d’attentats liés à la mouvance islamiste. «Pourquoi pas un pacte par lequel tous les médias s’engagent à ne mentionner les tueurs que par des initiales, à ne pas publier leurs photos, à ne pas donner de détails biographiques qui permettent de les identifier?» a demandé le psychanalyste Fethi Benslama dans Le Monde quelques jours plus tard. Une pétition soutenant cette position a rapidement recueilli 164 000 signatures.

Est-ce la voie à suivre? Forum a posé la question à Pierre Trudel, spécialiste du droit des médias, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Montréal et chercheur au Centre de recherche en droit public.

Les médias doivent-ils taire l’identité des terroristes?

Non. J’estime que cette décision relève d’un réflexe de panique devant des évènements tragiques qui sont survenus en France durant l’été. Un réflexe primaire et sans assises empiriques. Pour moi, cette décision est bien mal avisée, d’autant plus que les médias dits traditionnels ne sont plus les seules sources d’information et que rien n’est plus facile, pour un lecteur de nouvelles, que de trouver ce type de renseignements sur le Web. De plus, l’idée que les terroristes recherchent une notoriété médiatique posthume m’apparaît bien peu crédible.

D’ailleurs, je me demande combien de temps on va pouvoir tenir sans divulguer les informations liées aux terroristes. Et les complices dont le rôle est révélé durant l’enquête, on en fait quoi? Leurs noms et leurs photos, on les rend publics ou on les tait également?

Le rôle des médias est d’informer le public, non de cacher des informations. Le grand perdant dans tout ça, c’est le public. On s’inquiète des terroristes; on veut prendre des mesures pour prévenir un possible effet d’entraînement, mais on perd de vue que le lecteur a aussi des droits. Celui d’être informé de façon complète est certainement l’un des plus fondamentaux dans un système démocratique.

N’y a-t-il pas des situations où le silence des médias est souhaitable? Je pense aux suicides dans le métro; d’un commun accord, les médias gardent ces actes secrets!

Les suicides dans le métro constituent des gestes relevant de la vie privée mais commis en public. Pour cette raison, on peut penser que la population aurait droit à une information complète sur ce qui retarde l’arrivée des wagons. Mais les médias québécois considèrent que cette information peut amener des personnes à commettre des gestes similaires et choisissent de ne pas en parler. Même s’il n’y a pas de consensus officiel, tous les médias – écrits, audiovisuels et même le Web – sont solidaires autour de cette question. Certains peuvent être agacés par cette politique, mais il faut reconnaître qu’elle s’appuie sur des études épidémiologiques. La décision de taire l’identité des terroristes ne s’appuie sur rien de comparable. Je crois que certains États, dont la France, ont tendance à recourir un peu vite à la censure et à l’interdiction quand se posent des problèmes nouveaux.

Les médias d’ici ont parlé d’une même voix quand Le Monde a publié son éditorial. Pas question, pour eux, de suivre la voie proposée. Pour le public, c’est rassurant.

À la différence des médias sociaux, souvent sans filtre, les médias traditionnels ne doivent-ils pas s’imposer des balises sur le choix des images diffusables?

Je ne dis pas qu’il faut tout montrer. Les images des terroristes peuvent les transformer en martyrs qui inspireront des émules exaltés. Mais choisir de présenter des nouvelles sans montrer les photos des responsables, sans les nommer, c’est s’engager dans un cercle vicieux qui alimente les thèses les plus fantaisistes sur les conspirations. Quand on pense aux évènements du 11 septembre 2001, on revoit des images très dures : des gens qui tombent du World Trade Center, les tours en flammes, leur effondrement. Même s’il y a toujours des hurluberlus qui croient que ces scènes proviennent de studios d’Hollywood, la grande majorité des gens n’ont aucun doute sur la réalité des attentats de New York parce qu’ils revoient les images diffusées ce jour-là.

Les médias traditionnels ont plus que jamais à prouver leur crédibilité, car une très large clientèle est en train de leur échapper : les jeunes. C’est par Facebook que les jeunes reçoivent des informations et celles-ci ne sont pas toujours fiables. Ce n’est pas le temps d’annoncer que les médias traditionnels garderont des informations secrètes.