Les lunettes de la désillusion

  • Forum
  • Le 12 septembre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les lunettes de haute technologie lancées par la multinationale Google n'ont pas rempli leurs promesses.

Les lunettes de haute technologie lancées par la multinationale Google n'ont pas rempli leurs promesses.

Crédit : Max Braun

En 5 secondes

Des chercheurs en communication ont voulu savoir comment les jeunes de différents pays réagissaient à l’introduction des lunettes Google Glass.

En 2012, les Google Glass voient le jour. Pure merveille de miniaturisation, ces lunettes comprennent caméra, micro, écouteurs, miniécrans et pavé tactile, et sont munies d'un accès à Internet à commande vocale. Grâce à une mise en marché soigneusement planifiée, le géant des télécommunications recrute des milliers de volontaires (les «explorateurs») pour tester l’innovation technologique. Même s’ils doivent payer 1500 $ les montures et signer une entente de confidentialité avec la multinationale, ils se bousculent au portillon.

Bonne occasion, pour André H. Caron, professeur au Département de communication de l’Université de Montréal, de se pencher sur la diffusion et l’appropriation potentielle de cette technologie. «De nombreuses variables conditionnent notre rapport à la technologie : les valeurs culturelles, l’environnement social, la scolarité, la langue… On se demande souvent pourquoi une innovation perce rapidement et une autre tombe dans l’oubli aussi vite. Nous avons saisi l’occasion d’étudier ce phénomène», explique le chercheur qui signe, avec son collègue Daniel Halpern, de l’Université pontificale catholique du Chili, un article sur cette recherche dans l’International Journal of Interdisciplinary Studies in Communication.

«To Glass or Not To Glass: A study On Attitudes towards a Wearable Device» (mettre ou ne pas mettre les lunettes : une étude sur les comportements anticipés à l’égard d’un dispositif électronique portatif), qui vient de paraître, fait état d’un sondage mené auprès de 1980 étudiants d’université de cinq pays (Canada, Chili, Espagne, États-Unis et Tunisie) entre 2012 et 2014. À l’issue de leur revue de la littérature, les chercheurs ont concentré leur investigation sur la question suivante : comment les jeunes de différents pays réagissent-ils à l’introduction des lunettes Google Glass et de quelle manière s’expriment les différences? Le questionnaire, auquel ils pouvaient répondre en ligne ou en classe, comptait 36 questions sur des éléments comme le degré de confiance envers le Web, l’usage des médias sociaux, la perception quant à la vie privée, l’intérêt pour les nouvelles technologies…

La notion de «réalité augmentée» – ce qui signifie, en langage informatique, un système qui superpose en temps réel des informations dans notre champ visuel – a été dans un premier temps plutôt bien accueillie. Mais le scepticisme vis-à-vis de certaines applications envahissantes a rapidement fait surface chez les répondants. Partout on a craint l’intrusion de Big Brother. «Ce qui nous a surpris le plus, c’est que l’intérêt pour les Google Glass dans son ensemble s’est avéré tiède, même dans les pays friands de technologie comme les États-Unis, commente le fondateur du Groupe de recherche sur les jeunes et les médias. Même quand la confiance est raisonnablement élevée pour la marque Google, elle ne se traduit pas par un intérêt marqué pour cette technologie portable issue de l’entreprise.»

En d’autres termes, les Google Glass ont été vite perçues comme un mouchard électronique capable de localiser en tout temps l’utilisateur et d’épier ses habitudes de consommation. Pire encore, les lunettes avaient un effet négatif sur l’entourage immédiat, qui se percevait comme «espionné». «Une perception bizarre à vrai dire, puisqu’on ne peut enregistrer qu’une quinzaine de secondes de vidéo avant de saturer la mémoire», signale André H. Caron, qui a fait personnellement l’expérience de ces lunettes de haute technologie pendant quelques semaines. Il se souvient d’avoir provoqué des malaises dans des lieux publics, comme si les quidams craignaient que leurs renseignements personnels soient captés par cet œil électronique…

Le vrai test

Alors que les chercheurs mesuraient l’attitude du public cible potentiel des lunettes Google, la multinationale se heurtait à la dure réalité commerciale. Après un décollage canon du produit, d’innombrables médias ayant relaté les merveilles possibles des Google Glass – on a fait état d’un médecin américain dont un des patients a été sauvé grâce à ce dispositif –, le côté sombre des lunettes a pris le dessus sur les bienfaits attendus. Au point où leur commercialisation a été suspendue le 1er janvier 2015, moins de trois ans après leur lancement. Officiellement, on est en réflexion sur un redéploiement de la technologie, mais dans les faits les Google Glass semblent chercher un autre marché. «Une “version 2.0” des lunettes Google explore présentement des applications professionnelles, en santé par exemple, pour percer dans le domaine des dispositifs portables», peut-on lire dans l’article scientifique.

Le point sensible des lunettes Google semble être lié à la confiance qu’on accorde aux applications de cette technologie en matière de droit à la vie privée. Sur une échelle de 1 à 5 (1 équivalant à une extrême méfiance et 5 à une confiance totale), les répondants devaient prendre position quant à l’affirmation suivante : «Je peux compter sur Google pour protéger ma vie privée.» En moyenne, les plus sceptiques sont les étudiants espagnols (2,67) et les moins sceptiques les Américains (3,32). Les Canadiens se situent entre les deux (2,92).

Après avoir visionné un document vidéo de promotion de l’outil, les répondants devaient estimer leur intérêt pour les applications relativement aux renseignements personnels, aux informations générales (météo, nouvelles, sport) et aux réseaux sociaux. Sur une échelle de cinq points où 1 est «une mauvaise idée» et 5 une «très bonne idée», la réponse a été globalement au-dessous du point médian de 3, avec des moyennes de 2,74 pour les renseignements personnels, 2,59 pour l'information générale en ligne et 2,44 pour les médias sociaux. Des cinq pays, la Tunisie a montré l'intérêt le plus élevé pour ces usages, avec des moyennes allant jusqu'à 3,3 points pour des informations personnelles et générales.

Dans leur conclusion, les auteurs mentionnent qu’on doit davantage tenir compte des variables culturelles pour étudier l’introduction optimale d’une nouvelle technologie. «Nous savons tous que les technologies passent souvent par un certain nombre de mutations avant d’être éliminées ou adoptées. Trop souvent, l’explication se limite aux variables sociodémographiques et n’inclut pas les facteurs culturels qui jouent un rôle majeur», dit l’article.

«Ce n’est pas la première fois qu’une promesse technologique déçoit, indique M. Caron. Tout semblait bien parti pour ces superlunettes. Google en avait fait son arme secrète pour conquérir le monde. Mais il ne faut jamais sous-estimer nos pratiques quotidiennes, souvent plus ancrées dans notre communauté locale.»

  • André H. Caron a fait l'expérience des superlunettes.

    Crédit : Amélie Philibert