La réalité virtuelle pour démasquer les personnalités psychopathiques

  • Forum
  • Le 23 septembre 2016

  • Dominique Nancy
Des personnages virtuels avec des caractéristiques variées de vulnérabilité représentent de potentielles victimes dans le cadre d’une recherche.

Des personnages virtuels avec des caractéristiques variées de vulnérabilité représentent de potentielles victimes dans le cadre d’une recherche.

Crédit : Institut Philippe-Pinel de Montréal

En 5 secondes

À l’aide de la réalité virtuelle, une étude vise à trouver comment les délinquants avec une personnalité psychopathique procèdent pour détecter les occasions criminelles et sélectionner leur victime.

Dans la voûte d’immersion de l’Institut Philippe-Pinel de Montréal, une centaine d’hommes délinquants âgés de 18 à 45 ans munis de lunettes permettant d’enregistrer leurs mouvements oculaires seront invités à marcher dans un parc. Les contrevenants y croiseront une cinquantaine de personnages virtuels. Ce sont les victimes potentielles.

Les participants, recrutés par des petites annonces dans les maisons de transition et les services de probation fédéraux et provinciaux, devront traverser le parc à un rythme soutenu, mais ils pourront ralentir leur marche pour regarder plus longuement des personnages virtuels ou s’approcher de ceux-ci. Des hommes et des femmes aux caractéristiques variées de vulnérabilité, c’est-à-dire présentant diverses émotions faciales ou effectuant certains mouvements corporels. «L’évaluation des éléments de vulnérabilité constitue un élément clé dans le processus de planification de l’infraction et la sélection des cibles, en particulier chez les agresseurs sexuels et les délinquants violents», souligne Jean-Pierre Guay.

Le professeur de l’École de criminologie de l’Université de Montréal, aussi chercheur au Centre international de criminologie comparée de l’UdeM et à l’Institut Philippe-Pinel, pilote cette étude inusitée qui sera prochainement réalisée en collaboration avec plusieurs chercheurs, dont Jean Proulx, professeur à l’École de criminologie, et Patrice Renauld, professeur à l’Université du Québec en Outaouais et directeur du Laboratoire de réalité virtuelle de l’Institut Philippe-Pinel. L’objectif principal de cette recherche financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada est une meilleure compréhension des mécanismes par lesquels les criminels choisissent leur victime. «Nous voulons plus spécifiquement évaluer leur capacité à repérer les occasions criminelles et les cibles vulnérables ainsi que leur capacité à évaluer la vulnérabilité intrinsèque des cibles et les éléments de contexte non favorables à la réussite de leur projet comme la présence de témoins ou de systèmes de surveillance», précise M. Guay.

Une marche dans le parc

Les contrevenants seront soumis à trois scénarios d'immersion. Le premier mettra l’accent sur leurs capacités à déceler la vulnérabilité des avatars de manière instinctive. À la fin de leur promenade dans le parc, des images des personnages leur seront présentées et ils devront désigner les meilleures cibles possible selon trois types d’infractions : agression violente, exploitation sexuelle et escroquerie (conning).

Le second scénario sera centré sur l’intention criminelle manifeste alors que le troisième portera sur la mesure directe de la conscience de la situation. «L’évaluation s’effectuera à partir de la perception des éléments de l’environnement du contrevenant, de sa compréhension de leur signification et de la projection du futur statut. Pour ces deux expérimentations, un protocole particulier a été établi afin d’évaluer la vulnérabilité de l’ensemble des personnages virtuels en fonction des trois types d’infractions», note le chercheur.

À noter qu’une étude antérieure a validé la base de données des émotions faciales et des mouvements corporels qui ont été intégrés aux personnages virtuels. Quatre personnes qui ont été victimes d'un acte criminel et dont l’affirmation de soi était faible ont servi de modèles pour le protocole de capture de mouvements. À l’autre extrémité de l’échelle, on trouve quatre personnes qui n’ont jamais été victimes d'un acte criminel et qui sont socialement assertives. 

Le «bon» psychopathe, le mauvais et les autres truands

Spécialiste du risque de récidive chez les criminels, Jean-Pierre Guay avait des doutes quant à la fiabilité des données recueillies au moyen de questionnaires et d’entretiens. «En criminologie, on demande généralement aux délinquants de nous raconter ce qui s’est passé : comment et pourquoi ils ont commis leur geste, etc. Avec cette approche basée sur l’autoévaluation et la réminiscence de crimes passés, il y a parfois du “bruit” qui vient de la mémoire et de la désirabilité sociale. De plus, l’oubli entraîne une reconstruction de l’histoire afin de lui donner un certain sens. Par conséquent, il est possible que les données ne soient pas tout à fait fiables pour nous renseigner sur certains processus. C’est de ce doute qu’est née l’envie d’étudier le processus du passage à l’acte des personnalités psychopathiques à l’aide de l’immersion virtuelle», raconte M. Guay.

Qu’est-ce qu’une personne psychopathique? C’est un individu qui manifeste un trouble de la personnalité caractérisé notamment par une froideur émotionnelle, une propension à la manipulation et une absence totale de remords, signale le professeur. Le danger potentiel chez ces individus vient, selon certains experts, de leurs habiletés à détecter les occasions criminelles et à repérer d’éventuelles victimes. Ces capacités en amènent plusieurs à penser que certains psychopathes possèdent des aptitudes particulières qui les distinguent. Le cas des tueurs en série tels que Ted Bundy pourrait le faire croire. Ce n’est pourtant pas si simple. De nombreux éléments échappent encore à notre compréhension. «Bien que la préméditation criminelle et la prédation soient au cœur de nombreux ouvrages, nous savons peu de chose sur les mécanismes généraux de la prédation criminelle, la détection des occasions criminelles et les mécanismes utilisés pour sélectionner des cibles», affirme Jean-Pierre Guay.

Est-ce qu’un «bon» psychopathe a des aptitudes particulières qui le différencient des autres criminels? C’est ce que permettra de découvrir la recherche du professeur Guay.

«Notre étude devrait permettre d’améliorer notre compréhension des mécanismes criminels et favoriser l’élaboration de stratégies de prévention plus efficaces. On espère aussi qu’elle pourra aider à concevoir des interventions basées sur la métacognition et la rétroaction biologique [biofeedback] et ainsi conduire à une réduction de ces comportements.»

Les résultats de cette étude sont attendus pour le printemps 2017.

Le tueur a-t-il prémédité son crime?

«La gravité d'une infraction est souvent évaluée par ses conséquences et par le rôle du délinquant dans sa perpétration, affirme Jean-Pierre Guay. Voilà pourquoi, dans les domaines de la justice pénale et de la criminologie, une importance particulière est accordée à la culpabilité subjective d'un délinquant ou au rôle actif qu’il a joué dans l'infraction. Les crimes sont jugés plus sévèrement si le délinquant a déployé des efforts pour commettre son crime et a consciemment pris des décisions incriminantes en cours d’infraction. Si ces considérations sont vraies dans l'étude générale de la criminalité, elles sont particulièrement importantes dans l'étude des crimes contre la personne. En matière de criminalité violente et d’infractions sexuelles, la préméditation criminelle et la sélection des victimes jouent un rôle significatif dans le processus pénal et les théories explicatives de la récidive.»