Faut-il supprimer les devoirs?

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  • Le 4 octobre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Supprimer les devoirs? "Bonne idée", répondraient de nombreux écoliers.

Supprimer les devoirs? "Bonne idée", répondraient de nombreux écoliers.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Un professeur de la Faculté des sciences de l’éducation, Thierry Karsenti, déplore la décision d’une commission scolaire de supprimer les devoirs, «un important facteur de réussite scolaire».

La Commission scolaire des Premières-Seigneuries, dans la région de Québec, abolit les devoirs pour l’année scolaire qui s’amorce dans une dizaine de ses écoles primaires et secondaires. Est-ce une bonne idée? «Non; la recherche démontre que les devoirs sont le plus important facteur explicatif de la réussite scolaire des élèves», répond Thierry Karsenti, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) en éducation et directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante.

Auteur d’un ouvrage sur la question paru l’année dernière aux Éditions Grand Duc (Les devoirs : ce que dit la recherche, les stratégies gagnantes, l’impact des technologies), M. Karsenti a recensé plus de 300 études menées depuis 15 ans dans les pays industrialisés auprès de dizaines de milliers d’enfants et d’enseignants. Ces recherches plaident très largement pour les devoirs. «Tant pour les élèves en difficulté que pour les meilleurs, les travaux à la maison permettent de consolider les acquis de l’école, de développer des méthodes de travail autonome et de maintenir un lien positif avec les parents», explique M. Karsenti.

Les responsables des écoles de Québec qui ont supprimé les devoirs précisent que la lecture et les leçons demeurent recommandées à la maison; seuls les travaux écrits sont touchés par le «projet pilote», qui reprend l’initiative de l’école de la Primerose, de l’arrondissement Beauport, prise l’an passé. Invité par Le Journal de Québec à commenter cette approche, Thierry Karsenti a résumé ses conclusions en une phrase : «Abolir les devoirs serait une grave erreur.» C’est cette affirmation qui coiffait l’article de Daphnée Dion-Viens qui a valu au professeur montréalais une avalanche de réactions. «J’ai reçu plus de 400 courriels, en 24 heures; j’ai cessé de les compter», commente-t-il. Il ajoute que ces réactions promptes – certaines neutres, d’autres favorables à son propos ou dénonçant vertement sa position – témoignent bien de l’émotion très vive que suscite la question des devoirs auprès du public.

Cette émotion ne date pas d’hier. Les parents ont souvent beaucoup à dire sur les devoirs lors des rencontres avec les enseignants. «Certains trouvent qu’il y en a trop, d’autres pas assez, concède M. Karsenti, qui a cru utile de proposer un ouvrage qui servirait aux uns comme aux autres. Plutôt connu pour ses travaux sur l’intégration pédagogique des technologies de l’information – ses études sur le tableau blanc interactif et la tablette à l’école ont fait grand bruit –, il a consacré plusieurs mois de travail à la réalisation de cet ouvrage. Ce que révèle sa synthèse des recherches effectuées en Amérique du Nord et en Europe principalement, c’est que les avantages des devoirs sont bien démontrés au secondaire. Seule la personnalité de l’enseignant joue parfois un rôle plus déterminant dans la réussite scolaire des élèves. Mais cela ne signifie pas qu’ils sont inutiles au primaire. «Les devoirs présentent les mêmes avantages qu’au secondaire mais de façon moins marquée.» Cela dit, quand l’élève apprend à faire des travaux à la maison dès l’école primaire, il acquiert une bonne méthode de travail et est bien entraîné lorsqu’il arrive au secondaire, au high school ou au lycée.

Des devoirs en maternelle!

L’expert recommande même les devoirs… dès la maternelle. Rien de compliqué, bien entendu; plus une forme de jeu qu’un exercice en tant que tel : «Nomme-moi trois légumes qui se trouvent dans le réfrigérateur», par exemple.

Pour qu’ils jouent un rôle positif, les devoirs doivent avoir un sens pour les élèves en reprenant des notions apprises en classe. «Il faut éviter de lancer l’élève dans des matières nouvelles; c’est une occasion de consolider les acquis.»

L’auteur présente les «12 conditions gagnantes pour des devoirs efficaces» (voir l’encadré) et un tableau du temps consacré aux travaux à la maison. «Du primaire à la fin du secondaire, c’est plus de 2000 heures que l’enfant passera à faire ses devoirs à la maison», peut-on lire. Aussi bien les employer de manière optimale! En première année, les devoirs ne devraient pas nécessiter plus de 2 à 10 minutes par soir; en sixième année, de 5 à 30.

Savoir doser les tâches est essentiel. Les devoirs ne doivent pas être démesurément exigeants. «En quatrième année, mon fils a dû construire une balance fonctionnelle, une tâche requérant la participation des parents. Cela nous a demandé plusieurs jours de travail et nous avons même consulté un ingénieur…», lance-t-il, amusé.

Pour M. Karsenti, la question de la suppression des devoirs n’est pas la bonne! «Il faudrait plutôt se demander comment les rendre plus profitables. De quelles façons les élèves peuvent-ils en tirer davantage de bénéfices? Quels rôles peuvent y jouer les technologies? Comment enseignants et parents peuvent-ils donner un sens aux devoirs et insuffler le goût d’apprendre aux jeunes? Les réponses à ces questions constituent autant de pistes pour permettre aux élèves de se dépasser à l’école… et pour rendre leur période des devoirs plus agréable.»

Plusieurs propositions se trouvent dans son livre.

Thierry Karsenti, Les devoirs : ce que dit la recherche, les stratégies gagnantes, l’impact des technologies, Laval, Éditions Grand Duc, 2015, 221 pages.

12 conditions gagnantes pour des devoirs efficaces

  1. Ils ne sont pas chronophages.
  2. Ils n’alourdissent pas indûment le travail de l’enseignant.
  3. Ils ne sont ni trop faciles ni trop difficiles et ils ont du sens pour les élèves.
  4. Ils impliquent la famille.
  5. Ils font un usage judicieux des technologies.
  6. Ils participent à la construction de la motivation des élèves.
  7. Ils prennent en considération les iniquités socioéconomiques.
  8. Ils ciblent tout particulièrement les élèves qui rencontrent des difficultés d’apprentissage.
  9. Ils tiennent compte de l’âge des élèves.
  10. Ils amènent les élèves à s’organiser et à devenir autonomes.
  11. Ils font appel à des stratégies pédagogiques particulièrement efficaces.
  12. Ils fournissent aux élèves l’aide et les ressources nécessaires dont ils ont besoin.