À quoi rêvent les aveugles? Et autres questions sur le rêve

Rêver n'est pas toujours de tout repos

Rêver n'est pas toujours de tout repos

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Interview avec Antonio Zadra, spécialiste renommé sur le rêve et les cauchemars.

Les rêves ne sont pas nécessairement le propre de l’être humain. Les mammifères vivent des épisodes de sommeil paradoxal et ont probablement des périodes oniriques au cours de leur sommeil. Chez l’espèce humaine, ces périodes durent environ 20 minutes et surviennent toutes les heures et demie. On fait ainsi de trois à six rêves chaque nuit, mais on ne s’en souvient pas forcément. Cela dépend des gens et surtout du moment où a lieu le songe. Si l’on se réveille à la fin d’une période de sommeil paradoxal, on aura plus facilement le rêve en mémoire. Le contenu onirique serait meublé de nos expériences quotidiennes et de nos souvenirs. Il diffère selon le genre et pourrait aider à consolider nos apprentissages. Pourquoi rêve-t-on? On ne le sait toujours pas avec certitude et il y a presque autant de théories sur la question que de chercheurs qui s’y penchent! Depuis une trentaine d’années, Antonio Zadra mène, jour et nuit, des recherches sur le sujet. Le professeur du Département de psychologie de l’Université de Montréal et spécialiste du rêve et des cauchemars dévoile quelques aspects de nos songes.

Les hommes et les femmes rêvent-ils différemment?

Oui. Dans les rêves des femmes, il y a un rapport presque équivalent de personnages féminins et masculins tandis que la proportion de personnages masculins est beaucoup plus grande dans les rêves des hommes. Ce phénomène, observé depuis les années 50, est présent dans différentes cultures. Également, dans les rêves des hommes, l’action a davantage tendance à se passer à l’extérieur, souvent dans des lieux inconnus. Les rêves des femmes sont plus souvent confinés à l’intérieur, dans des bâtiments et des maisons. Peu importe les cultures, ces différences se manifestent à l’âge adulte. En 2014, mon laboratoire de recherche a démontré que les hommes font plus que les femmes des mauvais rêves et des cauchemars où leur survie physique est menacée. Ils doivent affronter des catastrophes naturelles comme des tsunamis et des tremblements de terre ou encore faire face à des guerres. Les thèmes qui hantent le plus fréquemment le sommeil des femmes sont de nature interpersonnelle : conflits au travail, disputes avec des proches, des amis ou des membres de la famille. En résumé, les rêves des hommes et des femmes prennent la forme de trames narratives stéréotypées semblables aux films d’Hollywood, avec des scènes centrées sur l’action et d’autres où la dimension affective est plus saillante.

Que sait-on de l'origine des cauchemars?

Les cauchemars se produisent durant le sommeil paradoxal. Ce sont des rêves suffisamment intenses et dérangeants pour nous réveiller. Un rêve désagréable qui ne suscite pas le réveil du dormeur est tout simplement un mauvais rêve. Les cauchemars font généralement ressortir une anxiété ou une angoisse récentes. Mais il peut s’y mêler des souvenirs plus anciens, vieux de 10 ou 15 ans. Les cauchemars post-traumatiques se produisent pour leur part à la suite d’un choc, d’un accident, d’une guerre… Dans ce cas, ils risquent d’être récurrents. Des problèmes physiologiques peuvent également intervenir. Ainsi, une maladie risque d’avoir des effets sur le sommeil et le contenu onirique. Les rêves et les cauchemars sont souvent le reflet de nos préoccupations et de notre degré de bien-être psychologique.

Amélie Philibert

Antonio Zadra

Crédit : Amélie Philibert

Les cauchemars récurrents prédisposent-ils au suicide?

Absolument pas. Mais ils peuvent être un indice clinique de la problématique. Je m’explique. Si la personne à l’état de veille est habitée par des pensées troublantes et préoccupantes, elle peut avoir des cauchemars. Par exemple, un employé particulièrement stressé au travail ou qui a de graves ennuis financiers risque de ne pas avoir un sommeil de tout repos. Il n’est donc pas étonnant que les gens avec des pensées suicidaires déclarent faire plus de cauchemars. Cela est vrai autant pour les adultes que pour les adolescents. Des études ont d’ailleurs montré que la présence de cauchemars chez les personnes suicidaires ayant des troubles du sommeil était un des plus forts prédicteurs d’une nouvelle tentative de suicide.

À quoi rêvent les aveugles?

Les songes des aveugles de naissance sont composés d’éléments auditifs et sensoriels, incluant le déplacement et l’équilibre, et d’odeurs. C’est normal, puisque leurs sens proprioceptifs comme le toucher, le goût et l’odorat ainsi que l’ouïe sont plus performants que ceux des voyants. Ces sens revêtent une grande importance pour leur survie et leur bien-être. Leurs rêves mettent donc en scène des composantes qui leur permettent de comprendre le monde. Ce qu’il faut savoir, c’est à quel âge la personne a perdu la vue. Tout se joue entre cinq et sept ans, période critique pour la plasticité cérébrale. Les individus qui ont perdu la vue après sept ans rapportent des éléments visuels. Ils rêvent encore en couleurs à l’âge adulte. Mais les éléments visuels peuvent s’estomper avec les années. Par ailleurs, des études ont établi que les aveugles font plus de cauchemars que les personnes voyantes. Ce n’est pas surprenant. Ils ont différentes craintes à l’état de veille, par exemple se faire happer par une voiture ou encore tomber dans les escaliers. Le contenu de leurs songes est le reflet de préoccupations quotidiennes qui viennent se manifester pendant qu’ils dorment.

Que reste-t-il à découvrir sur les rêves?

On comprend encore mal à quoi servent les rêves et quelle est leur fonction précise. Est-elle psychologique? neurobiologique? De plus, on connaît relativement peu les mécanismes cérébraux qui engendrent les images, les sons et les sensations dans nos rêves. Et la relation entre le contenu des rêves et les différents stades du sommeil est toujours obscure. Finalement, les liens entre le contenu des rêves et les dimensions de la personnalité du rêveur demeurent aussi à élucider. Bref, il y a encore beaucoup de questions sans réponse. Je ne suis pas à court de projets de recherche. J’en ai assez pour m’occuper jusqu’à ma retraite!