Apprendre le français et remporter le Prix littéraire du Gouverneur général

Kim Thúy.

Kim Thúy.

Crédit : Jean-François Brière

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Kim Thúy est l'auteure des romans Ru, Mãn et Vi. Elle a étudié en linguistique et en droit à l'UdeM, qu'elle considère comme sa « deuxième maison ».

Lorsqu’elle parle de la route sinueuse qu’a empruntée son existence, le mot « chance » revient souvent dans la bouche de Kim Thúy. Car la romancière dont l’ouvrage Ru (Libre Expression) est aujourd’hui traduit dans 25 langues n’attribue son succès qu’à une suite de hasards heureux.

Née à Saigon en 1968, Kim Thúy a fait partie de ces milliers de rescapés de la mer qui ont quitté le Viêtnam du Sud après l’invasion communiste. Elle a atterri au Québec à l’âge de 10 ans avec ses parents et ses deux frères. « Dans les circonstances extrêmes, c’est la chance qui fait la différence. Ainsi, notre bateau s’est brisé 15 minutes après l’accostage et pendant la traversée nous n’avons pas été attaqués par des pirates. Nous ne sommes demeurés que très peu de temps dans le camp de réfugiés en Malaisie, et la première délégation à le visiter, la canadienne, a également été celle qui nous a acceptés. Ensuite, nous sommes arrivés à Granby, où nous avons été accueillis comme des rois et des reines : les gens nous ont ouvert leurs bras, leurs portes et leurs cœurs et notre intégration a été très facile », raconte-t-elle.

Quelques mois plus tard, la famille déménage à Montréal. Suivent l’école, les nouveaux amis et l’apprentissage d’une langue dont elle ne connaît que quelques mots. « À la maternelle, à Saigon, nous avions tout juste commencé à apprendre le français. Je savais dire “Toc, toc, toc. Qui est là? C’est Simone”. J’avais aussi appris “La souris est sur la table et la souris est sous la table…” Rien de très utile! » se souvient-elle en riant. Un bien maigre bagage que la jeune Kim s’emploiera à enrichir au fil des ans, jusqu’à devenir écrivaine à temps plein.

Après Ru, un roman autobiographique couronné du Prix littéraire du Gouverneur général en 2010 et finaliste du prix Giller en 2012 pour sa version anglaise, elle publie Mãn, l’histoire d’une immigrante vietnamienne mariée à un restaurateur montréalais qui devra faire des choix. Puis viendra Vi, qui raconte la fuite du Viêtnam d’une fillette avec sa famille et sa vie dans son pays d’adoption.

Étudier : un bien précieux

Au Viêtnam, l’éducation est un bien précieux qu’on n’a pas le droit de gaspiller. « Étudier est un privilège. D’ailleurs, socialement, ce sont les professeurs qui occupent le haut de la pyramide, on leur doit le respect leur vie durant. Mon père, qui a 77 ans, a été professeur de philosophie. D’anciens étudiants le retrouvent encore et viennent lui témoigner leur considération », explique Kim Thúy.

À cela s’ajoute le fait qu’au Viêtnam, à l’époque de la guerre, un jeune homme de 18 ans qui n’était pas admis à l’université était envoyé sur le champ de bataille, autrement dit vers la mort. « Nous allions perdre tous les garçons de la famille, alors nous sommes partis », se remémore l’aînée de la fratrie.

La question ne se posait pas, Kim irait à l’université. Après un diplôme d’études collégiales en sciences « pour faire plaisir à mes parents », elle s’inscrit au baccalauréat en linguistique et traduction à l’Université de Montréal, une voie qui satisfait son goût pour la littérature et les lettres.

Mais ses lacunes en français ne lui permettent pas d’obtenir de bons résultats. « Ma moyenne était très faible, je passais à peine… En fait, il me manquait les outils pour exprimer mes idées. Dans un cours de création littéraire, j’ai même eu un zéro! Je ne remercierai jamais assez le professeur : grâce à lui, j’ai lu le Grevisse de la première à la dernière page et j’ai ramé jusqu’à la fin du baccalauréat », relate-t-elle.

Après l’obtention de son diplôme, elle s’oriente vers le droit. Son nouveau baccalauréat en poche, elle effectue son stage chez Stikeman Elliott, l’un des cabinets d’avocats les plus prestigieux du pays. « Ils m’ont dit que mon CV leur paraissait tellement étrange qu’ils voulaient absolument rencontrer la personne qui mentait autant! Et pourtant tout était vrai. À cette époque, je travaillais comme interprète, mais aussi comme couturière. Je crois qu’ils m’ont embauchée parce qu’ils pensaient que j’étais capable de travailler 25 heures sur 24. »

Par la suite, des concours de circonstances ont mené Kim Thúy sur des chemins inattendus. Elle a été avocate, puis membre de l’équipe vouée à rebâtir le système juridique du Viêtnam, restauratrice rue Notre-Dame et enfin auteure à succès… Elle garde un attachement particulier pour l’Université de Montréal, qui a été sa deuxième maison. « C’est le terreau à partir duquel j’ai pu éclore. Je dois beaucoup à l’Université de Montréal. C’est elle qui m’a donné ma chance, une chance que je ne pensais pas mériter », souligne-t-elle.

Comment voit-elle l’avenir? Elle souhaite continuer à écrire, voyager, faire des rencontres, veiller sur les siens… vivre, tout simplement.