Isabelle Huot, la nutritionniste qui a toujours faim

Docteure en nutrition, Isabelle Huot aurait pu devenir professeure d'université. Elle a choisi de communiquer sa science en devenant chroniqueuse et entrepreneure.

Docteure en nutrition, Isabelle Huot aurait pu devenir professeure d'université. Elle a choisi de communiquer sa science en devenant chroniqueuse et entrepreneure.

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

La nutritionniste Isabelle Huot a trois vies : chroniqueuse, consultante et chef d’entreprise. Elle travaille 80 heures par semaine pour donner aux Québécois le goût de bien manger.

Relish, moutarde ou ketchup? « Côté santé, la traditionnelle moutarde jaune américaine est le meilleur choix. Zéro calorie, faible en sodium, peu d’additifs; même la couleur est produite par un antioxydant naturel, le curcuma », affirme Isabelle Huot, qui analyse pour Salut, Bonjour! les condiments qui accompagnent les repas d’été au barbecue.

Tout sourire, la nutritionniste précise que chacun peut garnir sans scrupules ses hotdogs de la façon qui lui plaît… à condition de savoir que le ketchup et la relish sont en général plus sucrés qu’il est nécessaire. L’animateur de l’émission matinale de TVA ne la déstabilise même pas quand il lit le courriel d’un téléspectateur qui dit mettre du beurre d’arachide dans ses hamburgers. « Avec une boulette de poulet et un peu d’oignon vert, l’arachide peut évoquer les saveurs asiatiques, thaïlandaises… Pourquoi pas? » répond-elle avant de relancer son sujet du jour.

La plupart des admirateurs d’Isabelle Huot – et ils sont nombreux : 25 000 personnes la suivent sur Facebook, 5500 sur Twitter, 5000 sur LinkedIn – ne connaissent que la chroniqueuse. Elle est aussi clinicienne et femme d’affaires. Mais sa partie émergée est très visible. En plus de faire de la télé, elle tient actuellement six chroniques dans les médias écrits ainsi qu’une chronique à la radio. Auteure de 10 livres en 10 ans, elle vient de publier Manger et bouger au féminin (Éditions de l’Homme), qui offre des conseils nutritionnels couplés aux recommandations de la kinésiologue Josée Lavigueur. Parallèlement, elle reçoit des clients qui souhaitent maigrir ou réduire leur taux de cholestérol. Mais c’est sa troisième vie de chef d’entreprise qui l’occupe le plus depuis qu’elle a fondé Kilo Solution en 2009. Cette petite entreprise qui a franchi le million de chiffre d’affaires en 2014 et qui lui a valu en 2015 d’être nommée nouvelle entrepreneure de l’année par le Réseau des femmes d’affaires du Québec compte aujourd’hui 7 cliniques et près de 20 employés. 

Pas pour elle, les rats de laboratoire!

Un autre de ses côtés cachés est celui de la femme de science qui aurait pu se destiner à l’enseignement et à la recherche. S’il n’y avait pas eu l’été 1997, quand elle a été happée par le monde de la communication, elle aurait suivi les étapes typiques de la future prof d’université. Mais pas question de se limiter au Canada. Durant ses études, elle fait des stages à Londres et à Genève. « Je voulais travailler dans un centre d’envergure comme l’Organisation mondiale de la santé. C’était presque une obsession pour moi. » Elle sera coordonnatrice d’un projet de recherche international d’intervention communautaire sur la prévention de l’obésité réunissant plusieurs pays dont la Belgique et la Tunisie. Elle accepte aussi un projet de recherche de deux ans au Maroc.

Acceptée au doctorat à l’Université de Nancy, en France, elle décide toutefois de poursuivre ses études de troisième cycle à Montréal. Elle conjugue sa carrière naissante dans les médias avec celle de doctorante d’abord en santé publique puis en nutrition. Elle passe à deux doigts de s’inscrire au postdoctorat à l’Université Harvard avec le nutritionniste Walter Wallet, qu’elle vénère.

Isabelle Huot est très fière de son parcours universitaire et demeure liée au Département de nutrition de la Faculté de médecine, où elle a enseigné brièvement l’épidémiologie. Plusieurs stagiaires font appel à ses expertises et vivent une première expérience de travail à Kilo Solution. « Mon doctorat m’a demandé beaucoup d’efforts, mais je suis contente de l’avoir fait », mentionne-t-elle. On l’avait prévenue que le travail intellectuel rigoureux qu’exige un doctorat risquait d’être incompatible avec ses nombreux engagements. C’était mal la connaître. Entre les séminaires, elle est préposée au bain public au CEPSUM, chercheuse au Centre interuniversitaire de recherche sur les réseaux d’entreprise, la logistique et le transport, superviseure dans les cuisines du Centre hospitalier de St Mary. Elle trouve même le temps de s’inscrire à des cours sur l’histoire de l’Europe des 19e et 20e siècles.

« Isabelle aime que les choses avancent. Avec elle, pas de niaisage », résume Marielle Ledoux, professeure retraitée du Département de nutrition de l’Université de Montréal. C’est elle qui a dirigé sa recherche doctorale terminée en 2003. À son avis, son ancienne étudiante n’avait pas le profil du chercheur fondamentaliste qui passe ses journées dans un laboratoire. « Les rats, ce n’était pas pour elle. Elle voulait avoir une influence sur la santé publique. Son travail dans les médias va dans cette direction. C’est une forme de transfert des connaissances », illustre Mme Ledoux. 

"Mes clients alimentent mes idées"

Adolescente, Isabelle Huot, qui donne des conseils nutritionnels à la population depuis près de 20 ans, rêvait d’aider les pauvres en Afrique. C’est par accident qu’elle découvre la nutrition, alors qu’elle se destine à la psychologie à l’Université d’Ottawa dans les années 90. Elle y voit une façon de venir en aide aux gens dans toutes les classes sociales et dans tous les pays. En Afrique, il faut cibler les carences en fer et en vitamine A et, en Amérique du Nord, il faut s’attaquer à l’obésité. « Au Québec, plus de la moitié des adultes sont en surpoids », lance-t-elle.

Comment se renouveler après avoir produit des milliers de chroniques? En assistant à tous les congrès majeurs et les salons de l’alimentation possibles, ou en y déléguant quelqu’un de son équipe. Elle capte les sujets venant des téléspectateurs, auditeurs et lecteurs. « Mes clients alimentent constamment mes idées », dit la présidente fondatrice de Kilo Solution qui consacre plusieurs heures par semaine à répondre personnellement aux questions de ses abonnés sur les réseaux sociaux.

Mais cette exposition médiatique a ses pièges. Des milliers de pages d’informations non vérifiées scientifiquement circulent sur le Web et les réseaux sociaux, ce qui fait naître de multiples approches pour perdre du poids ou gagner des muscles. Isabelle Huot tente de séparer le bon grain de l’ivraie. « On ne peut pas plaire à tout le monde », indique-t-elle en soupirant.

Ainsi, elle a soulevé un tollé chez les croisés du « régime paléolithique », consistant en une alimentation faible en sucre qui exclut produits laitiers et céréales. Comme au temps des chasseurs-cueilleurs. Pas de pain, pas de fèves, mais de la viande, des noix, des légumes et quelques fruits. Le « meilleur régime depuis 2,5 millions d’années », prétend un des promoteurs. La nutritionniste a déploré dans une de ses chroniques l’exclusion de deux groupes alimentaires riches en glucides, « le carburant préféré des muscles ». « On s’inquiète aussi du risque de carences en vitamines du complexe B, en calcium et en vitamine D qui pourraient survenir si le régime est peu diversifié », ajoutait-elle pour informer les personnes tentées par l’aventure. Les hommes des cavernes n’ont pas apprécié. 

Kilo maux de tête

De plus, l’évolution de Kilo Solution lui a causé bien des maux de tête. Elle a dû recommencer ses recettes et rebâtir sa clientèle après qu’un ancien partenaire fut devenu concurrent. Cette fois encore, l’aventure a été marquée par de nombreux problèmes… « J’ai beaucoup appris de mes erreurs », déclare celle qui a participé au Parcours Innovation PME Montréal, un programme destiné aux entrepreneurs de la métropole. Avec les cours, le mentorat et l’expérience de C2 Montréal, elle a vu son entreprise progresser. Ça lui a donné le goût de… s’inscrire à la maîtrise en administration des affaires!

La nutritionniste ne s’en cache pas : elle a toujours faim. Et cette hyperactivité n’est pas nouvelle. Durant ses études de premier cycle à l’Université d’Ottawa, elle fonde avec une amie l’agence de voyages Transit, spécialisée dans les stages vacances-travail. Le jour, elle guide les touristes au parlement d’Ottawa et, le soir, elle est serveuse au café du Centre national des arts.

Encore aujourd’hui, elle travaille 80 heures par semaine, sept jours sur sept. L’heure du dîner, elle la passe le plus souvent au bureau, devant un tilapia sur ratatouille ou un poulet à la Dijon de Kilo Solution passé au microondes. « J’ai pris une journée de congé la semaine dernière; c’était la première depuis Noël », a-t-elle fait remarquer pendant l’entrevue qu’elle accordait aux Diplômés en mai.

Son rêve d’Afrique est un peu repoussé par la gestion de son entreprise. Mais elle n’a pas perdu l’envie d’aider les gens. L’été, elle prépare bénévolement des sandwichs pour les enfants de quartiers défavorisés de Montréal sous le parrainage de la Fondation Sodexo et de Moisson Montréal. Le groupe produit jusqu’à 2000 sandwichs par jour.

Isabelle Huot applique elle-même la moutarde jaune.