L’UdeM participe à la petite révolution tranquille des années 20

Le Dr Armand Frappier, microbiologiste.

Le Dr Armand Frappier, microbiologiste.

Crédit : André Levac ©INRS

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Entre 1920 et 1945, ils seront 664 scientifiques, artistes et intellectuels à aller parfaire leur formation en Europe grâce à des bourses de l’État québécois. Deux chercheurs retracent leur parcours.

« Avant les années 20, Montréal est très mal préparée à sa croissance démographique et économique. On manque de chimistes, d’ingénieurs, de géologues. En médecine, on manque de spécialistes », explique Denis Goulet, docteur en histoire de l’Université de Montréal et spécialisé en histoire de la médecine. À cette époque, les choix sont restreints pour les Montréalais qui souhaitent entreprendre une formation universitaire en français. L’Université Laval à Montréal offre des programmes de premier cycle en médecine, droit et théologie, mais ceux qui veulent aller plus loin doivent s’inscrire, en anglais, à l’Université McGill ou être admis dans une université étrangère. Comment alors financer ces études?

Le cardiologue Paul David, le microbiologiste Armand Frappier, le juriste Maximilien Caron, le pianiste André Mathieu et l’écrivain Hubert Aquin ont un point en commun : ils ont tous touché une bourse du gouvernement provincial pour mener des études en France. Entre 1920 et 1945, ils sont 664 étudiants à avoir profité du Programme de bourses à l’étranger du Québec, mieux connu sous son appellation de « bourses d’Europe ».

« C’est une petite révolution tranquille qui se joue au Québec dans les années 20 en partie grâce à ce programme unique en son genre », résume l’historien Robert Gagnon, qui a mis la main sur la liste des bénéficiaires de ces bourses d’une valeur de 1200 $ par année, une somme considérable à ce moment-là et qui sera bonifiée avec le temps. Cinq lauréats sont sélectionnés à l’instauration du programme, qui accordera chaque année 5 bourses, puis 15. Les boursiers viennent du milieu scientifique mais aussi des sciences sociales et des arts. On part un, deux ou trois ans, afin de se spécialiser dans une grande école.

Québec maintiendra le programme pendant trois décennies, gardant le cap malgré la crise économique de 1929 et la Deuxième Guerre mondiale. « Jusqu’en 1939, la France est la première destination, mais des boursiers s’envolent également pour l’Angleterre ou l’Allemagne. Quand la guerre éclate, ils se tournent vers les États-Unis », relate le diplômé au doctorat en histoire qui enseigne à l’UQAM.

C’est à un haut fonctionnaire en poste à Paris, Philippe Roy, qu’on doit la paternité de ce programme inauguré par le gouvernement de Lomer Gouin. Ce programme favorisera l’établissement d’une élite universitaire et intellectuelle, dont profitera grandement l’Université de Montréal. Par exemple, le Dr Paul David, qui fondera l’Institut de cardiologie de Montréal, passe un an en formation à Boston en 1946 puis une année à Paris après ses études de médecine. 

Des expériences précieuses

« Les boursiers d’Europe auront une influence directe sur la mise en place d’une infrastructure de formation et de recherche dans les deux facultés de médecine francophones et dans les hôpitaux universitaires, reprend Denis Goulet, à qui Robert Gagnon a demandé d’assurer le volet sur la médecine dans le projet de recherche. Dans ces hôpitaux, les anciens boursiers sont nombreux à occuper les postes de commande. Ce sont des gens qualifiés qui ont rapporté des expériences extrêmement précieuses. »

En sciences biomédicales, la petite révolution tranquille permet d’adopter une approche scientifique d’avant-garde. « Dans les laboratoires de grandes universités ou dans le cadre de séminaires, les boursiers ont été familiarisés avec des pratiques intimement liées à la recherche (publication dans des revues spécialisées, techniques de pointe, connaissance des théories dominantes d’une discipline ou spécialité, etc.). De retour au Québec, ils ont, à leur tour, implanté ces pratiques dans des institutions qui en ont assuré la reproduction, notamment par la création de programmes d’études supérieures », peut-on lire dans le résumé des historiens.

Les bourses intéressent peu les anglophones (10 % des bénéficiaires), mais permettront à quelque 70 femmes de se perfectionner. Fait intéressant, le quart des boursiers d’Europe sont des artistes. Parmi eux figure le « Mozart québécois », André Mathieu, qui obtient la bourse à l’âge de sept ans et à qui elle est accordée une deuxième fois 11 années plus tard… Les peintres Stanley Cosgrove et Alfred Pellan ainsi que le baryton Louis Quilico compteront aussi au nombre des boursiers. « Plusieurs de ces artistes participent au renouveau culturel du Québec à partir des années 50 et ont ouvert la voie à de nouvelles formes d’expression artistique. » Un livre relatant l’histoire de ces bourses d’Europe devrait paraître en 2017.

Certains des grands noms de l’histoire de l’Université de Montréal figurent sur la liste.