Les meurtriers courent toujours...

Selon le criminologue Marc Ouimet, on risque 250 fois plus de se faire tuer au Honduras qu'au Japon.

Selon le criminologue Marc Ouimet, on risque 250 fois plus de se faire tuer au Honduras qu'au Japon.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

On compte 437 000 meurtres par an... mais l’homicide est en baisse en Occident. Les victimes d’attentats terroristes? Une goutte dans l’océan, révèle une étude en criminologie.

Le 24 mars 2016, un homme tire à bout portant sur un chauffeur de taxi dans l’arrondissement de Saint-Léonard. La victime meurt à l’hôpital le lendemain. Ce drame ne passera pas à l’histoire… bien qu’il soit le premier meurtre de l’année à Montréal. Quatre-vingt-cinq jours sans assassinat dans une ville de 1,6 million d’habitants, ça ne s’était jamais vu… Pour le criminologue Marc Ouimet, la baisse des homicides n’est pas une surprise. « Dans les pays occidentaux, le meurtre est en baisse constante. La société vieillit, les techniques d’enquête se raffinent. Les criminels y pensent à deux fois avant de tuer quelqu’un. »

Pourtant, le sang coule sur la planète. Chaque année, 437 000 meurtres se commettent dans les villes et les campagnes. L’être humain tue par arme à feu, à coups de poignard et à mains nues. Dans la moitié des cas, la mort est une « sanction » décrétée par des tueurs qui ne seront pas punis pour leur geste, puisque 90 % des meurtres sont irrésolus (au Canada, la proportion est inversée : seuls 10 % des meurtriers s’en tirent). « On tue pour punir quelqu’un! Tu as pris ma drogue; tu as violé ma cousine; tu as volé du bétail, tu vas donc mourir », résume le chercheur. C’est la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. Et, quand on sait qu’on n’ira pas en prison, la solution fatale est un choix rationnel.

Mais il existe des disparités extrêmes, par exemple entre le Japon, où le taux d’homicides est le plus bas du monde (0,3 meurtre pour 100 000 habitants), et le Honduras, où ce taux atteint 80. « Cela signifie que vous courez 250 fois plus de risques de vous y faire assassiner! » lance Marc Ouimet, qui dirige depuis trois ans une recherche criminologique sur l’homicide. Cinq chercheurs, incluant des étudiants des cycles supérieurs, ont recueilli des informations obtenues grâce à 1201 collaborateurs dans 149 pays. Ils analysent actuellement les montagnes de données qui jettent un nouvel éclairage sur le plus grave des crimes. « Dans la grande majorité des pays, le meurtre est un phénomène peu étudié. Il fallait y remédier pour avoir une idée plus précise de la réalité », dit le criminologue, qui s’intéresse à l’homicide depuis 20 ans.

Et les victimes d’attentats terroristes? Elles représentent une infime minorité. « Ces cas fortement médiatisés donnent une impression trompeuse à la population, commente Marc Ouimet. Dans le cimetière mondial, leur importance quantitative est presque négligeable. » 

Pourquoi on tue?

Ce qui prédispose à l’homicide, c’est d’abord et avant tout ce qu’on appelle le « contrôle social ». Une cellule familiale forte et la présence d’une idéologie pacifiste – souvent portée par la religion – réduisent les passages à l’acte meurtrier. Tout juste après vient la fiabilité du système de justice. Sous-entendu : la corruption ne doit pas gangrener le système. Là où l’on peut compter sur une police solide et intègre, soutenue par une infrastructure judiciaire fiable, il y a moins de meurtres par habitant. Des facteurs démographiques sont également déterminants. Les meurtriers sont des jeunes; une société vieillissante comptera moins d’assassins. La disponibilité des armes dans un pays comme les États-Unis (taux de 5 meurtres pour 100 000 habitants, presque cinq fois plus qu’au Canada) favorise les tueurs.

Marc Ouimet et son équipe ont baptisé leur modèle « théorie dynamique de la violence criminelle ». Il s’appuie sur l’écosystème social (démographie, économie, pauvreté, inégalités), les contrôles sociaux (efficacité du système de justice, règles de droit, présence ou non de corruption) et les activateurs de la violence (accessibilité aux armes à feu, importance du crime organisé, peur du crime).

En entrevue, M. Ouimet confie que sa première surprise, en lisant les questionnaires remplis par ses informateurs aux quatre coins du monde, est venue de la mesure des inégalités sociales. « Il y a des riches et des pauvres partout. Mais c’est là où l’on trouve les écarts les plus frappants – beaucoup de pauvres, peu de riches – qu’il y a le plus de violence. Cela mine le fondement de la société. Il y a davantage de ressentiment, de délinquance », explique-t-il. Ainsi, pour sortir des pays comme Haïti, le Nicaragua et le Guatemala de la grande violence, il faudrait combattre la pauvreté et les inégalités. Et, pour y arriver, il faudrait endiguer la violence chronique qui empêche le développement économique.

Quelques pays échappent tout de même à la règle. Ainsi, les pays du Maghreb conservent un taux d’homicides relativement bas en dépit de plusieurs facteurs de risque. « Ce sont des populations jeunes, avec des inégalités flagrantes. Pourtant, on y tue moins qu’ailleurs. » Explications? Une cellule familiale forte et une pratique religieuse qui découragent la violence. 

Paix sur le Web

En 1975, on a recensé 212 meurtres au Québec; il s’en commet moins de 75 par an aujourd’hui. Et ce sont des chiffres absolus qui ne tiennent pas compte de l’augmentation de la population. « Le taux d’homicides est un indicateur fiable de la criminalité globale. On peut présumer que le nombre d’agressions, de voies de fait et de viols a suivi une décroissance similaire », mentionne le spécialiste.

Parmi les facteurs expliquant cette pacification, les perspectives économiques plus positives. « Lorsque le marché de l’emploi est dynamique, moins de gens se retrouvent inactifs. Cela joue un rôle non négligeable dans l’initiation au crime. » Mais Internet serait également un élément capital. « Devant leurs écrans, les jeunes sont beaucoup plus sédentaires qu’ils l’étaient il y a 20 ou 30 ans. Ils sont moins tentés de se regrouper dans des parcs et terrains vagues pour fomenter des actes de petite délinquance. »

Dès 2006, Marc Ouimet a publié un article scientifique sur cette question originale, « Réflexions sur Internet et les tendances de la criminalité ». On peut y lire que « l’usage d’Internet confine son utilisateur à la maison ou au travail, des lieux de relative sécurité. [Aussi], l’usage d’Internet laisse des traces pratiquement indélébiles, ce qui est de nature à dissuader des délinquants potentiels de passer à l’acte. [Enfin], Internet fourmille d’informations qui ont un potentiel de protection contre le crime », écrit-il.

La technologie aurait d’autres effets sur les éventuels criminels. L’usage largement répandu des téléphones portables et la multiplication des caméras de surveillance ont poussé les délinquants dans leurs derniers retranchements. Même le cyberdating serait un facteur protecteur. « Lorsqu’un homme drague sur le Web, il laisse des traces. S’il s’en prend physiquement à une victime, il sera repérable. On est loin des rencontres anonymes à la sortie des bars. » Marc Ouimet conclut : « Les criminels ne sont pas des personnes dénuées de pensée rationnelle. Ils lisent les journaux, ils sont informés. »