Une doctorante étudie les agressions sur les chantiers

  • Forum
  • Le 13 octobre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Geneviève Cloutier visite des chantiers dans le cadre de sa recherche de doctorat en relations industrielles.

Geneviève Cloutier visite des chantiers dans le cadre de sa recherche de doctorat en relations industrielles.

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Sur les chantiers de construction, les femmes peuvent être victimes de harcèlement et de violence. Geneviève Cloutier veut documenter ce sexisme.

Avec son casque de protection et ses bottes à embouts d’acier, Geneviève Cloutier peut passer pour une ouvrière sur les chantiers qu’elle fréquente depuis deux ans. Mais elle est plutôt une étudiante au doctorat en relations industrielles à l’Université de Montréal à la recherche de témoignages sur les agressions envers les travailleurs. « Ma recherche vise à améliorer le mieux-être des travailleurs des métiers spécialisés de la construction en ciblant les meilleures pratiques d'intervention », explique-t-elle.

Pour y arriver, elle doit d’abord mener une enquête à partir des récits rapportés par des gens du milieu de la construction. Une soixantaine de questionnaires sur un objectif de 200 lui ont été retournés. « Il ne faut pas se faire d’illusions; les femmes forment à peine 1,5 % des travailleurs des métiers de la construction, mais elles sont très souvent la cible de moqueries. Ça peut aller des blagues déplacées jusqu’aux cas d’agression verbale et physique. Mon travail consiste à lever le voile sur ce phénomène. »

Auteure d’un mémoire de maîtrise jugé « exceptionnel » qui a figuré au palmarès du doyen de la Faculté des arts et des sciences de l’UdeM en 2013 sur un sujet connexe (la relation entre la culture organisationnelle et la violence au travail), Geneviève Cloutier a senti le besoin d’approfondir cette question dans un doctorat qu’elle effectue sous la direction d’Alain Marchand, professeur titulaire à l'École de relations industrielles de l’Université. « Ma recherche veut recenser les attitudes inappropriées, qui vont de l’incivilité – ne pas dire bonjour à un collègue le matin par exemple – jusqu’aux voies de fait. Il m’apparaît primordial de documenter ce milieu de travail qui est l’un des derniers à échapper aux femmes. »

Un milieu dur mais franc

Les travailleuses, estime-t-elle, ont tout avantage à gonfler les rangs des métiers de la construction. « On y trouve des emplois bien rémunérés, offrant d’excellentes conditions de travail et où les femmes peuvent être tout aussi compétentes que les hommes », commente-t-elle.

Si les emplois de maçons ou de manutentionnaires conviennent en général mieux aux hommes en raison de la force physique qu’ils requièrent, ceux de conducteurs de machinerie lourde, de peintres ou d’électriciens sont à la portée des femmes. « Manipuler une excavatrice, ça demande de la dextérité fine; certaines femmes y excellent. De plus, elles sont parfois plus prudentes que les hommes. En électricité, un contremaître m’a déjà dit qu’elles étaient supérieures aux hommes. Plus minutieuses notamment. »

Malheureusement, il y a encore beaucoup de réticences quand vient le moment d’embaucher une femme sur un chantier. Les travailleurs sont-ils prêts à leur faire une place? « Je pense que oui, dans l’ensemble. Les mœurs changent et c’est tant mieux. »

Geneviève Cloutier n’a aucun complexe à fréquenter les milieux d’hommes. Fille et sœur de mécaniciens industriels et sœur d’une électricienne industrielle, elle a l’habitude de cet univers. « C’est un monde parfois dur, mais je m’y suis toujours sentie respectée. Oui, j’ai subi quelques blagues de mauvais goût, mais je n’ai jamais eu de scrupules à remettre les hommes à leur place. Avec eux, on peut se parler franchement. En général, ils respectent ça. Je me demande si ce n’est pas préférable aux petites intrigues de bureau, insidieuses et hypocrites… »

Michel Desrosiers, agent de prévention au groupe TEQ (une entreprise engagée dans deux projets de l’UdeM dont le réaménagement de la rampe d’accès sur le campus montréalais), a ouvert les portes de certains chantiers à la chercheuse. « J’aimerais terminer mes entretiens de terrain d’ici le printemps 2017 et je souhaite avoir accès à davantage de chantiers, dont un grand chantier dans le nord du Québec, afin de recueillir plus de témoignages », indique la doctorante.

Elle sait qu’il y a eu des cas de violence physique et sexuelle très sérieux dans des chantiers isolés au Québec et qu’une culture du secret entoure toujours les drames. « Devant les délais de procédure interminables, plusieurs victimes ne portent pas plainte. On peut les comprendre. Il faudrait s’attaquer à ce genre d’embûches, mais mon but à moi est de mettre sur pied des mécanismes de prévention. La violence est inévitable dans une société humaine, mais nous pouvons la diminuer en utilisant une clé essentielle : la formation. »