Pas de dérive dans les rivières des Basses-Terres du Saint-Laurent

  • Forum
  • Le 20 octobre 2016

  • Dominique Nancy
À l’aide d’une pêcheuse électrique, près d’une quarantaine d’espèces de poissons ont été capturées, puis identifiées et mesurées avant d’être relâchées à l’endroit de leur capture.

À l’aide d’une pêcheuse électrique, près d’une quarantaine d’espèces de poissons ont été capturées, puis identifiées et mesurées avant d’être relâchées à l’endroit de leur capture.

Crédit : Daniel Boisclair

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Les effets d’enrochements sur les communautés de poissons des Basses-Terres du Saint-Laurent sont généralement nuls ou positifs, mais ils varient selon la largeur de la rivière.

Les enrochements aménagés dans les rivières des Basses-Terres du Saint-Laurent pour protéger les ponts des érosions fluviales ne sont pas dommageables pour les poissons. Au contraire, l’empierrement du lit ou des berges des rivières auraient dans 50 % des cas des effets positifs sur la diversité, la densité et la biomasse des poissons. Les effets d’enrochements sur les communautés de poissons varient toutefois selon la largeur de la rivière.

C’est ce qui ressort d’une récente étude menée par Joanie Asselin, étudiante à la maîtrise sous la direction du professeur Daniel Boisclair, au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal. «Les rivières des Basses-Terres du Saint-Laurent sont homogènes, étroites et fortement dégradées par des perturbations anthropiques liées aux activités agricoles, explique M. Boisclair. Or, c’est connu que les poissons profitent d’un habitat diversifié. Avec les enrochements, il peut se former des interstices qui fournissent des habitats potentiels à certains poissons en plus d’être propices à la croissance d’algues et la présence d’invertébrés, ce qui a pour effet de varier les conditions environnementales et d’offrir un milieu attractif pour certaines espèces de poissons.»

Selon ce biologiste qui a à cœur la qualité de l’habitat des poissons, il ne faut pas oublier que pour d’autres types de rivières l’effet des enrochements est parfois négatif, entraînant un lot de dérives biologiques et écologiques. «Des travaux réalisés dans les Appalaches, où les rivières ont une hétérogénéité naturelle, avaient démontré certaines conséquences néfastes possibles de la stabilisation des berges», indique le chercheur, qui assume depuis plus d’un an les fonctions de directeur de département. À son avis, le risque zéro n’existe pas. Mais il met en garde contre le danger systématique trop souvent associé aux enrochements et autres structures. «C’est une croyance populaire qui n’est pas toujours vraie», dit-il.

Seule une étude attentive et détaillée des caractéristiques hydrauliques (profondeur et vitesse du courant) et géomorphologiques des cours d’eau (débit, pente, taille, sédiments, surface enrochée et type d’aménagement) peut nous renseigner sur les répercussions qu’engendrent les enrochements sur les communautés de poissons. «Quantifier l’effet réel de l’enrochement dans une rivière est extrêmement difficile», admet M. Boisclair. Mais les travaux d’enrochement effectués dans un cours d’eau sont assujettis à plusieurs lois provinciales et fédérales. La recherche de M. Boisclair permet de mieux comprendre le phénomène dans la région de la vallée du Saint-Laurent et peut aider à concevoir de meilleurs enrochements afin de minimiser leurs effets sur les communautés de poissons.

Effets positifs, mais variables

Daniel Boisclair

Crédit : Amélie Philibert

En collaboration avec le ministère des Transports du Québec, une équipe d’une dizaine de chercheurs, parmi lesquels certains étudiants, a été mise sur pied afin d’évaluer les effets potentiels des enrochements sur les poissons en comparant des sites enrochés et non enrochés de la région des Basses-Terres du Saint-Laurent, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. «Des études antérieures ont été réalisées dans des cours d’eau fraîche qui ne présentaient que peu ou pas de perturbations anthropiques, soutient Daniel Boisclair. Les données n’étaient donc pas applicables à la vallée du Saint-Laurent, où l’on trouve de petites rivières dégradées avec des populations de poissons d’eau chaude.»

Au total, 17 segments de rivières de tailles différentes ont été échantillonnés en amont et en aval des enrochements et comparés avec d’autres sections de rivières où il n’y avait pas eu de tels aménagements. Trois critères ont été retenus pour évaluer leurs incidences potentielles, soit la diversité des espèces, la densité et la biomasse des poissons. Les échantillons de poissons ont été constitués, durant les étés 2013 et 2014, par deux techniques: des nasses et une pêcheuse électrique. Chaque poisson capturé était identifié et mesuré avant d’être relâché à l’endroit de sa capture. Pour obtenir la biomasse, des relations masses-longueurs ont été élaborées à partir de données de pêches électriques provenant de la même région.

Perchaudes, cyprinidés (ménés), barbottes, brochets… Près d’une quarantaine d’espèces de poissons ont été répertoriées dans les petits ruisseaux des Basses-Terres du Saint-Laurent qui ont été étudiés. «J’ai été surpris par une aussi grande diversité», affirme M. Boisclair. Il rappelle que ces ruisseaux qui passent à travers les champs agricoles sont peu profonds, caractérisés par une largeur restreinte, des sédiments fins et des courants de faibles vitesses. Des milieux plus difficilement habitables par certaines espèces de poissons observées.

Les résultats indiquent que, dans les sites où se trouvent des enrochements, la richesse, la densité et la biomasse sont augmentées dans 50 % des cas. Pour les autres sites, aucune différence significative n’a été détectée entre les lieux enrochés et ceux non enrochés. «Le nouveau substrat formé par les enrochements semble avoir créé une diversification de l’habitat dont la qualité est supérieure ou égale à ce qui est présent ailleurs dans les rivières», mentionne M. Boisclair. Les chercheurs ont également noté une variation des effets d’enrochements sur les communautés de poissons selon la largeur des rivières. «Les sites où il y a peu d’effets sont associés à des rivières plus étroites, précise Daniel Boisclair. Plus celles-ci sont grandes, plus les effets positifs semblent marqués.»

Ses conclusions? «Dans une rivière très étroite, les effets des enrochements sur les poissons sont relativement faibles, mais il est utile de ne pas réduire la largeur de la rivière et, par conséquent, d’augmenter la vitesse du courant, soutient le chercheur. Il est important de ne pas accélérer la vitesse du courant dans la zone enrochée, puisque la majorité des espèces présentes dans nos rivières ne semblent pas profiter de cette nouvelle condition environnementale.»