Reconstruire Haïti

  • Forum
  • Le 25 octobre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les étudiants ont simulé une inondation dans un quartier qui a vu le jour au cours des cinq dernières années au nord de Port-au-Prince. Heureusement, l'ouragan Matthew n'y a pas fait trop de dégâts.

Les étudiants ont simulé une inondation dans un quartier qui a vu le jour au cours des cinq dernières années au nord de Port-au-Prince. Heureusement, l'ouragan Matthew n'y a pas fait trop de dégâts.

Crédit : Gonzalo Lizarralde

En 5 secondes

Une équipe d’étudiants en architecture a effectué une mission en Haïti en février dernier. Leur projet portait sur la reconstruction durable.

Alors que le nombre de morts continue de s’accroître en Haïti à la suite du passage de l’ouragan Matthew – plus de 900 décès dus aux inondations, auxquels il faudra ajouter les victimes de la malaria et du choléra –, une équipe de l’Université de Montréal a déjà en main des solutions pour reconstruire le pays de façon durable. «Pour éviter que les maisons s’affaissent durant un séisme ou soient emportées par les eaux, les autorités devraient sans tarder procéder à la délimitation de zones végétalisées et à la construction d’infrastructures de protection là où les eaux pourraient avoir des effets dévastateurs sur la population. Mais il faut aussi améliorer les techniques de construction des maisons», explique Gonzalo Lizarralde, professeur à l’École d’architecture de l’UdeM et directeur de l’Observatoire universitaire de la vulnérabilité, de la résilience et de la reconstruction durable.

L’architecte donne comme exemple le sable utilisé dans les blocs de béton qui servent à élever les murs. «En Haïti, la plupart des maisons sont bâties par les habitants, qui fabriquent eux-mêmes le ciment. Peu d’entre eux savent qu’ils doivent éviter le sable de mer, corrosif, qui affaiblit le mélange. Les gens prennent aussi des libertés avec les proportions, additionnant des agrégats, de façon à diminuer les coûts.»

M. Lizarralde sait de quoi il parle. Ce Colombien d’origine mène plusieurs travaux de recherche sur la reconstruction après des catastrophes humaines ou naturelles. Il a travaillé en Afrique et en Europe, mais la plus grande partie de ses projets au cours des dernières années se sont déroulés en Amérique latine. En Haïti, il a dirigé en février 2016 un atelier de deuxième cycle auquel ont pris part une trentaine d’étudiants, dont le tiers recrutés sur place. Objectif: offrir des solutions durables à une agglomération du nord de Port-au-Prince qui a connu une explosion démographique depuis 2010, Canaan.

«Lari prensipal»

Canaan est un lieu de quelque 15 km2 situé au nord de la capitale où le gouvernement haïtien a relogé une soixantaine de familles dont les habitations avaient été détruites par le séisme de 2010. Pour leur permettre de s’approprier ces terres jusque-là privées, l’État les a nationalisées. «La population n’a pas tardé à en être informée et, assez rapidement, les familles s’y sont dirigées, résume M. Lizarralde. On est passé à 100, 1000 puis à 10 000 et 50 000 habitants. À notre arrivée sur place, on comptait environ 200 000 personnes. Il s’agit, à ma connaissance, d’une des plus importantes transhumances du continent dans l’histoire récente.»

Là où il n’y avait que champs et vallons en friche, on trouve aujourd’hui des dizaines de milliers d’habitations, quelque 200 écoles et une centaine d’églises, offrant un bel exemple d’architecture vernaculaire. Certaines constructions sont correctement édifiées, mais la plupart ont été montées à la hâte avec les «moyens du bord». Sur le plan des infrastructures, presque tout est à faire. Il n’y a pas d’aqueduc ni d’égout collecteur. Il faut déterminer les meilleurs endroits où installer les points d’eau et les latrines collectives pour assurer un minimum d’hygiène publique.

Les étudiants Pascale Desbiens, Marika Decubber, Jean-Christophe Léger et Hugues Patry, qui faisaient partie de la mission de février dernier dans l’île, ont redessiné l’axe qui traverse le quartier le plus densément peuplé (la rue principale ou lari prensipal en créole). Un quartier qui est appelé à se densifier davantage encore dans les prochaines décennies. Leur projet présente un aménagement urbain éclairé où les services publics sont concentrés et où existent des lieux de divertissement comme un terrain de sport. «L’éclairage nocturne permettra aux femmes de sortir en sécurité. Le soir, elles sont très exposées aux agressions», explique le professeur.

Les objectifs de la délégation montréalaise étaient d’assurer l’autonomie des habitants de Canaan, de réduire les risques environnementaux et de mettre la population à contribution dans l’élaboration de solutions durables. On peut voir une synthèse de ses travaux dans un magnifique site Web combinant images vidéos, photos et design graphique conçu par les étudiants.

Prochaine mission: Cuba

Situé en partie le long d’une colline, Canaan n’a pas subi trop de dégâts à la suite de l’ouragan d’octobre. Mais les étudiants ont tout de même désigné des zones à risque et ont réalisé une simulation saisissante des effets d’un débordement des rivières environnantes. On y voit l’eau gagner de nombreuses habitations.

Gonzalo Lizarralde continue de suivre la reconstruction en Haïti, mais il est déjà à pied d’œuvre pour sa prochaine mission, qui se déroulera cette fois à Cuba. Les étudiants se pencheront sur une tout autre problématique: le relogement des habitants de la côte sud, qui menace d’être avalée par la hausse du niveau de l’océan à cause du réchauffement climatique.

Gonzalo Lizarralde

Crédit : Amélie Philibert