Les Québécois jettent 24 kg de vêtements par an!

  • Forum
  • Le 26 octobre 2016

  • Dominique Nancy
Il faut revaloriser les «déchets» issus du prêt-à-porter.

Il faut revaloriser les «déchets» issus du prêt-à-porter.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Les consommateurs ont le pouvoir d’agir et de changer les choses en évitant d’acheter trop de vêtements et en faisant des choix éco-socio-responsables.

Selon RECYC-Québec, chaque personne jette 24 kg de vêtements par an. Empilées, ces 190 000 tonnes de tissu formeraient une montagne de 55 m de hauteur, soit un immeuble de 18 étages! «Moins de 40 % du textile québécois est à ce jour récupéré selon RECYC-Québec. Il est urgent d’agir et de responsabiliser les consommateurs», affirme Luce Beaulieu, coordonnatrice à l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire (EDDEC).

En réaction à la mode éphémère, des expertes en innovation textile et en consommation écoresponsable, dont Mme Beaulieu, ont décidé de s’attaquer, chacune à leur façon, à ce gisement de textile local. Réunies le 19 octobre à l’occasion d’une table ronde sur l’économie circulaire dans l’industrie du textile, les participantes y ont fait valoir la nécessité de revaloriser les «déchets» issus du prêt-à-porter et la notion de responsabilité de tout un chacun. «Du côté des consommateurs, il est capital qu’ils commencent à faire des choix plus responsables tant sur le plan social qu’à l’échelle environnementale, soutient Mme Beaulieu. Du côté des organisations, l’idéal serait de transformer les modèles d’affaires de sorte que tous les acteurs de l’industrie du textile favorisent davantage une économie circulaire.»

Ce concept est défini par l’Institut EDDEC comme «un système de production, d’échange et de consommation visant à optimiser l’utilisation des ressources à toutes les étapes du cycle de vie d’un bien ou d’un service, dans une logique circulaire, tout en réduisant l’empreinte environnementale et en contribuant au bien-être des individus et des collectivités», a expliqué Luce Beaulieu durant la rencontre.

Lavez, lavez: savez-vous savonner?

Consciente que le modèle «Rien ne se perd, rien ne se crée» n’est pas une tendance encore très répandue dans le milieu de la mode, cette ex-écodesigner énumère différents niveaux d’action à travers notamment l’approche des 3R-V, qui invite à réduire, réutiliser, recycler et valoriser dans le but de minimiser la quantité de vêtements qui se retrouvent dans les sites d’enfouissement.

«À la base, il faudrait éviter de créer des vêtements éphémères, c’est-à-dire qui se démodent ou se dégradent rapidement», signale-t-elle en entrevue avec Forum. Mais les consommateurs ont aussi la responsabilité de réduire leur consommation à la source. Luce Beaulieu propose d’autres options à l’achat de vêtements neufs. L’échange entre amies, l’achat d’habits usagés et la location de pièces griffées, une tendance de plus en plus populaire en Europe et aux États-Unis auprès des fashionistas, sont autant de bons substituts à la surconsommation, selon elle. «La première question à se poser est: “Ai-je réellement besoin d’un nouveau vêtement?” Si oui, est-il envisageable de l’emprunter ou de l’acheter usagé dans une friperie? Lorsque le vêtement est usé ou qu’on se lasse de le porter, est-il possible de lui donner une seconde vie? On peut par exemple le donner à une personne de notre entourage ou à un organisme de charité. Ou encore le transformer en matériel de couture. L’idée est de garder l’article en usage utile le plus longtemps possible et de repousser autant que faire se peut sa fin de vie ultime.»

Si on doit acheter un vêtement neuf, la coordonnatrice de l’Institut EDDEC recommande d’opter pour un produit éco-socio-responsable de qualité. C’est-à-dire un vêtement fait de matières naturelles et biologiques fabriqué dans un pays reconnu pour ses normes environnementales et sociales. L’achat local est aussi à privilégier. Autre truc? Choisir des vêtements classiques que vous n’aurez pas à remplacer après seulement quelques mois parce qu’ils sont défraîchis ou démodés. «Un vêtement plus éco-socio-responsable, c’est un vêtement qui dure longtemps!» lance Luce Beaulieu, qui accorde sa préférence aux pièces fabriquées au pays par des designers québécois et canadiens.

Afin de diminuer les empreintes sociale et environnementale de notre consommation, il est également important de bien entretenir nos robes, pantalons et chandails, rappelle Mme Beaulieu. «Beaucoup de gens lavent leurs vêtements à l’eau trop chaude après ne les avoir portés qu’une seule fois et ils emploient souvent une trop grande quantité de détergent, déplore-t-elle. L’utilisation d’un détergent biodégradable en petite quantité et le lavage à l’eau froide peuvent permettre de réduire notre impact environnemental à la phase usage du cycle de vie.»  

De fil en aiguille

Luce Beaulieu a beaucoup d’expérience derrière la cravate. Depuis son baccalauréat en design graphique à l’UQAM, elle s’intéresse à l’aspect écologique et au développement durable des produits. Cofondatrice de Perennia design durable, qui était à l’époque la première et la seule entreprise d’économie sociale en écodesign multidisciplinaire à Montréal, Mme Beaulieu a, dans une autre vie, fabriqué des sacs à provisions à partir de draps et de taies d’oreiller récupérés. Elle est aussi à l’origine du projet Détournement, dont l’émission La vie en vert, à Télé-Québec, a fait écho en 2007. «J’ai rassemblé 18 designers autour du projet qui visait à créer des objets d’écodesign à partir des emballages que j’avais accumulés pendant un an. À la première rencontre du groupe, mon loft était littéralement rempli de bouteilles de plastique, de pintes de lait, de rouleaux de papier de toilette et de boîtes de conserve!» raconte-t-elle en riant.

Luce Beaulieu, coordonnatrice à l'Institut EDDEC

Crédit : Institut EDDEC

De fil en aiguille, elle réalisera divers projets qui lui apporteront la reconnaissance de ses pairs, mais l’envie de retourner sur les bancs d’école la tenaille. «J’étais à la fin de la chaîne de valeur, alors que je voulais être en amont des décisions. Au final, c’est ce qui m’a motivée à retourner aux études.» Après sa maîtrise à l’UQAM en stratégie, responsabilité sociale et environnementale, elle est devenue associée de recherche au Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services, où elle s’est spécialisée en analyse sociale du cycle de vie et en approvisionnement responsable, avant d’accéder au poste de coordonnatrice à l’Institut EDDEC. «J’ai l’impression d’être à la bonne place, exactement là où je dois être. Ici, je peux pleinement me servir de toutes mes connaissances et compétences, incluant mon expérience d’entrepreneure.»

Revaloriser les déchets du textile

Des chercheurs d’établissements québécois, dont l’Université de Montréal et ses écoles affiliées, pourraient dans un avenir proche s’attaquer au gisement de textile du Québec. L’idée a été lancée par l’organisme Ethik BCG et appuyée par le Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable et l’Institut EDDEC.

«Le projet, qui en est à une étape préliminaire, consisterait à revaloriser les déchets issus du textile, indique Luce Beaulieu. Peut-on optimiser la logistique aux points de collecte des vêtements donnés? Est-il viable économiquement de fabriquer du fil à partir des tissus en fin de vie recyclés? Si oui, comment faire? Cela exige notamment la reconnaissance optique de la matière comme le polyester, le coton, la laine, etc. Ces questions et bien d’autres, la science peut potentiellement aider à y répondre.»

Pour l’heure, les initiateurs du projet sont à la recherche d'un potentiel financement. Et cela risque de devenir de plus en plus urgent. Car moins on valorise, plus on paie!