Quand les amateurs de cinéma s’inventent des histoires

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  • Le 28 octobre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Le petit Danny dans The Shining possède des facultés qui lui permettent de "voir" les drames passés. Au-delà du scénario, le film-culte de Stanley Kubrick regorge d'énigmes que les fans interprètent de multiples façons.

Le petit Danny dans The Shining possède des facultés qui lui permettent de "voir" les drames passés. Au-delà du scénario, le film-culte de Stanley Kubrick regorge d'énigmes que les fans interprètent de multiples façons.

En 5 secondes

Un étudiant de l’Université de Montréal explore le phénomène des théories les plus farfelues qui naissent de certaines productions cinématographiques.

Les images des premiers pas de l’homme sur la Lune en 1969 auraient été tournées dans un studio d’Hollywood pour couvrir l’échec de la mission d’Apollo 11, destinée à établir la suprématie scientifique des Américains durant la guerre froide.

Voilà l’une des plus célèbres «théories de fans» lancées par des amateurs de cinéma à partir de détails glanés ici et là. D’autres sont moins connues et tout aussi surprenantes: «007» ne serait pas le véritable code de James Bond, mais la couverture du nom de l’espion lui-même. «Mon nom est Bond, James Bond», déclare le personnage en sirotant son martini. Ha! Il y a des théories bien plus folles encore: E.T., l’extraterrestre égaré sur Terre dans le film de Steven Spielberg sorti en 1982, serait en réalité un chevalier Jedi issu de la série Star Wars. Et l’intrépide anthropologue Indiana Jones? Il serait inspiré d’un rêve fait par un autre personnage de George Lucas, le pilote intergalactique Han Solo.

Délire plus ou moins sérieux de cinéphiles, la théorie de fans – qu’on appelle aussi «surinterprétation» – intéresse Simon Laperrière, qui a fait de ce phénomène le sujet de son doctorat au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. «Mon but n’est pas de donner de la crédibilité aux différentes interprétations, mais bien de comprendre ce qui pousse les gens à s’imaginer des histoires à partir de pures fictions», explique-t-il.

Pour nourrir sa réflexion sur cette étrange mise en abyme du septième art, les analyses abondent, du penseur italien Umberto Eco, qui a écrit Interpretation and Overinterpretation en 1992 (Cambridge University Press) à Henry Jenkins, auteur de Fans, Bloggers and Gamers: Exploring Participatory Culture en 2006 (New York University Press). «Ce phénomène nous en dit long sur notre rapport au cinéma. Il propose une deuxième dimension de l’interprétation d’une histoire», dit l’auteur de plusieurs articles sur le cinéma et coéditeur du collectif Bleu nuit: histoire d’une cinéphilie nocturne (Éditions Somme toute).

Dans son projet doctoral sous la direction de Richard Bégin, Simon Laperrière veut inscrire ces discours «dans un contexte à la fois historique et institutionnel» qui mettra en place, espère-t-il, «les bases d'une histoire ouverte des études cinématographiques».

Au commencement était «The Shining»

L’œuvre du cinéaste américain Stanley Kubrick (1928-1999) est particulièrement fertile pour les fans théoriciens. Dans son film culte The Shining, d’après le roman de Stephen King, de multiples scènes se laissent interpréter. Le corps de Dick Hallorann, assassiné par Jack Torrance (qu’incarne Jack Nicholson), est étendu sur un tapis à motif indien, un symbole du génocide des Premières Nations par les bâtisseurs des États-Unis. L’ascenseur qui remonte maculé de sang serait ainsi l’image du passé sanglant du pays. On peut voir aussi dans le contrat signé par le protagoniste principal avec le directeur de l’hôtel une réinterprétation du mythe de Faust, un pacte avec le diable. 

C’est dans ce film que Stanley Kubrick «signe» son tournage du faux alunissage d’Apollo 11 par des images soigneusement choisies que seuls les fans ont su décoder. Par exemple, on aperçoit dans le garde-manger de la cuisine des piles de cristaux d’orange de marque Tang. La même boisson qui désaltérait les astronautes Edwin Aldrin, Neil Armstrong et Michael Collins dans leur module lunaire…

De plus, une partie de l’intrigue se déroule dans la chambre 237 d’un hôtel isolé qu’une tempête de neige coupera du reste du monde. Or, dans le roman d’épouvante, l’histoire se déroule plutôt dans la chambre 217. Le cinéaste, un perfectionniste, ne pouvait pas avoir changé sans raison ce numéro. Or, 237, c’est le nombre de milliers de kilomètres qui séparent la Terre de la Lune! Ha! ha!

Stanley Kubrick, un maître du détail, aurait aussi disséminé dans son film des références au nombre 42. C’est le total des voitures stationnées à l’hôtel et le nombre qui figure sur l’imprimé d’un teeshirt. Un lien évident vers l’année 1942, qui verra les nazis pousser les juifs vers la solution finale. On en revient à la chambre 237. Qu’obtient-on en multipliant 2 par 3 par 7? Eh oui: 42.

Que ce délire accompagne les diverses théories du complot n’ébranle pas Simon Laperrière. «Je trouve fort intéressant le fait de voir se manifester une dimension rationnelle fantaisiste dans des films qui ne sont pour la plupart que des œuvres de divertissement», souligne-t-il.

Et pourrions-nous voir se développer des surinterprétations délirantes de films de cinéastes québécois comme Xavier Dolan, Denys Arcand ou Jean-Marc Vallée? «Pourquoi pas? Il est vrai que la plupart des cas concernent le cinéma de masse américain, mais on a vu des théories de fans naître des mangas japonais. Je crois que c’est un phénomène qui peut apparaître en réaction à la popularité des genres.»

Au cours des deux prochaines années, Simon Laperrière poursuivra ses recherches historiques et documentaires, notamment dans ces publications de style artisanal qu’on appelle fanzines. Il entend consulter des archives, mais également des collectionneurs privés, car l’accès à certains documents échappe actuellement aux universitaires. Cette approche permettra de présenter l'évolution des plateformes de diffusion des théories de fans au fil du temps.  

Simon Laperrière

Crédit : Amélie Philibert