Agressions sexuelles: l’alcool ne peut plus servir d’excuse

  • Forum
  • Le 3 novembre 2016

  • Martin LaSalle
Malgré le refus de la partenaire, près du tiers des participants à l'étude (30 %) ont indiqué qu’ils seraient allés jusqu’à forcer la relation sexuelle s’ils avaient été certains que la femme ne porte pas plainte.

Malgré le refus de la partenaire, près du tiers des participants à l'étude (30 %) ont indiqué qu’ils seraient allés jusqu’à forcer la relation sexuelle s’ils avaient été certains que la femme ne porte pas plainte.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Plus un homme adhère à la culture du viol, plus il est susceptible de commettre des gestes coercitifs pour avoir une relation sexuelle avec une femme, et ce, qu’il ait consommé ou non de l’alcool.

L’alcool ne peut servir d’excuse lorsqu’un homme use de stratégies coercitives – allant même jusqu’à l’agression – pour avoir une relation sexuelle avec une femme. En fait, ce type de comportement serait surtout fonction de son degré de distorsions cognitives, c’est-à-dire de sa propension à adhérer aux assertions associées à la «culture du viol».

La preuve en est que, devant une partenaire n’ayant pas explicitement refusé leurs avances, 50 % des 150 participants à une étude expérimentale ont estimé qu’ils pourraient user de stratégies coercitives qui n’impliquent pas la force physique (chantage, manipulation, intoxication) pour avoir une relation sexuelle avec elle, et ce, sans avoir eux-mêmes préalablement consommé de l’alcool.

Plus encore, qu’ils aient bu ou non, 30 % des participants ont affirmé ouvertement qu’ils pourraient commettre un viol s’ils avaient l’assurance que leur victime ne porte pas plainte...

C’est ce que fait valoir Massil Benbouriche dans sa thèse de doctorat faite au Centre de recherche en psychologie de l’Université Rennes 2 et à l’École de criminologie de la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, sous la direction du professeur Jean-Pierre Guay.

Pour arriver à cette conclusion, M. Benbouriche a recruté 150 hommes âgés de 21 à 35 ans issus de la population en général: 60 % étaient nés au Québec et 30 % étaient français. La majorité (51 %) occupaient un emploi ou étudiaient à l’université (38 %), tandis que les autres étaient sans occupation (9 %) ou partageaient leurs activités entre un emploi et les études (3 %).

Les sujets ont d’abord répondu à différents questionnaires visant à mesurer leur degré de distorsions cognitives quant à leur perception des relations sexuelles entre les hommes et les femmes, la violence envers les femmes pour avoir une relation sexuelle ou la responsabilité des femmes en cas d'agression sexuelle.

L’alcool et la perception du consentement

Ensuite, la moitié des participants buvaient une quantité de vodka en fonction de leur poids pour atteindre un taux d’alcoolémie de 0,08 %, tandis que les autres demeuraient sobres.

Puis, ils ont écouté un scénario audio où un homme et une femme commencent à s’embrasser sur un divan au retour d’une soirée arrosée. La femme se montre consentante au début, mais, au fur et à mesure que l’homme lui caresse les seins et qu’il tente de la dévêtir, elle devient réticente. S’ensuit un nouvel échange de baisers après lequel la femme dit plus clairement qu’elle ne désire pas avoir de relation sexuelle.

À partir de ce scénario, les participants devaient déterminer à quel moment ils percevaient que la femme ne souhaitait plus avoir de relation sexuelle. Et on leur a ensuite demandé, sur une échelle de 0 à 100, s’ils auraient utilisé des stratégies coercitives non violentes pour parvenir à leurs fins. Qu’ils aient bu ou non, la moitié des répondants n’ont pas exclu cette possibilité.

Et, malgré le refus de la partenaire, près du tiers d’entre eux (30 %) ont indiqué qu’ils seraient allés jusqu’à forcer la relation sexuelle s’ils avaient été certains que la femme ne porte pas plainte. Plus spécifiquement, ce taux oscillait entre 8 et 20 % chez les hommes qui n’avaient pas ingéré d’alcool et entre 20 et 60 % parmi ceux qui avaient bu. Ces différences dépendent du degré d’adhésion à la culture du viol: plus un individu y adhère, plus sa propension à utiliser la force pour avoir une relation sexuelle est élevée.

Ces résultats, qui «sont difficilement généralisables dans la population», font ressortir le rôle primordial des distorsions cognitives en matière de coercition sexuelle, selon Massil Benbouriche.

«La très grande majorité des clients dans les bars ne deviennent pas des violeurs potentiels lorsqu’ils ont bu, rassure M. Benbouriche. Ils sont en mesure de reconnaître une absence de consentement sexuel même après avoir consommé de l’alcool. Toutefois, ceux qui présentent un niveau élevé de distorsions cognitives expriment bien plus clairement des intentions d’utiliser des stratégies coercitives pour avoir une relation sexuelle.»

En d’autres termes, malgré la perception d’une absence de consentement, ces individus sont plus susceptibles d’user de stratégies coercitives non violentes même s’ils n’ont pas bu, «et ils sont aussi plus à risque de commettre un viol lorsqu’ils ont bu».

Prévenir en amont

Ayant agi à titre de psychologue clinicien en milieu carcéral, M. Benbouriche évaluait et prenait en charge les hommes condamnés pour des infractions sexuelles.

«C’est de là que m’est venue l’idée de réorienter ma thèse, qui devait initialement porter sur les délinquants sexuels, raconte le diplômé de l’UdeM. Puisque la plupart des actes de violence sexuelle ne sont pas judiciarisés, une thèse consacrée aux seules personnes judiciarisées aurait occulté le rôle de la culture du viol et le fait que la majorité des agressions ne sont jamais punies ni même rapportées aux autorités.»

L’intérêt de sa recherche réside dans le fait qu’elle tend à démontrer que l’alcool n’est pas une excuse pour ne pas percevoir l’absence de consentement. «À court terme, il faut dire aux hommes que la consommation d’alcool ne peut être invoquée pour expliquer leurs actes, et qu’un refus, même énoncé subtilement, est tout aussi valable qu’un non clairement exprimé», soutient-il.

Selon Massil Benbouriche, il importe aussi de former les étudiants «à intervenir en temps réel plutôt que de fermer les yeux, en désamorçant les situations de potentielles agressions dont ils seraient témoins».

«Pour prévenir les actes sexuels non désirés, il faut s’attaquer à la culture du viol et, pour ce faire, il faut agir beaucoup plus tôt, même au primaire, en commençant par apprendre aux élèves ce qu’est l’égalité hommes-femmes», conclut celui qui effectue un postdoctorat à l’Université de Wayne State, aux États-Unis.