Les «discrets» ont fait gagner Donald Trump

  • Forum
  • Le 10 novembre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
L'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le 8 novembre 2016, a fait mentir la plupart des sondages.

L'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le 8 novembre 2016, a fait mentir la plupart des sondages.

Crédit : Oli Goldsmith

En 5 secondes

Spécialiste des méthodes quantitatives, Claire Durand a envisagé une victoire républicaine le 8 novembre, même si la quasi-totalité des sondages favorisait Hillary Clinton.

Spécialiste de l’analyse des sondages politiques, Claire Durand a évoqué l’improbable victoire de Donald Trump à la présidence américaine alors qu’elle était l’invitée d’Anne-Marie Dussault au Réseau de l’information de Radio-Canada le lundi 7 novembre.

«On pourrait avoir une situation où Mme Clinton remporte le vote des grands électeurs et perd le vote populaire; l’inverse est encore plus possible», évoquait la professeure de sociologie de l’Université de Montréal en présentant ses graphiques. Elle répond à nos questions au lendemain de la victoire républicaine.

Claire Durand

Crédit : Claude Lacasse

Qu’est-ce qui a fait la différence dans cette campagne?

Mon rôle ne consiste pas à désigner un point tournant pendant une campagne électorale, mais à comprendre comment on peut arriver à mieux saisir les fluctuations de l’opinion publique. Notre base de données contenait les résultats de 155 sondages comptant en général de 700 à 2000 répondants chacun. L’immense majorité d’entre eux prédisait une victoire d’Hillary Clinton. Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’ils mesurent mal l’appui à son adversaire? Une partie de la réponse se trouve dans la répartition des votes de ceux que j’appelle les «discrets».

Qui sont-ils?

Il s’agit des indécis, des personnes qui refusent de répondre aux sondages et des répondants qui ne disent pas la vérité lorsqu’on les sonde. Les «discrets» (non disclosers, en anglais) forment une partie de l’électorat qui n’est pas négligeable et qui peut faire pencher la balance. De quel côté? Là est la question. À partir de l’expérience acquise dans un grand nombre d’élections, on sait qu’il faut les placer majoritairement du côté le plus conservateur de la balance. Dans le cas de la bataille Trump-Clinton, je crois qu’ils sont allés en majorité du côté du candidat républicain. Si l’on reprend les derniers sondages et qu’on répartit les discrets en allouant les deux tiers d’entre eux à Trump et le tiers à Clinton, on arrive à des prédictions très près de la réalité, soit un point de plus à Clinton. 

Comment avez-vous compris l’importance stratégique des discrets?

Au Québec, nous avons appris à répartir de façon non proportionnelle les électeurs de ce type, car nous savons depuis longtemps que le Parti libéral du Québec [PLQ] est sous-estimé par les sondages. Jusqu’en 1998, on attribuait donc 60 % des intentions de vote des discrets au PLQ. Au référendum de 1995, on a pensé que ce n’était pas suffisant et l’on a attribué 75 % de leurs intentions de vote au non pour obtenir une bonne prédiction. Il s’agit d’une méthode québécoise de correction des sondages qui est unique. Elle a été créée par Maurice Picard et reprise par Pierre Drouilly. Je l’ai utilisée dans un article publié dans le Public Opinion Quarterly concernant l’élection québécoise de 1998. Aujourd’hui, on peut penser que c’est une bonne façon de corriger les sondages pour qu’ils reflètent réellement ce que fera l’opinion publique.

Au référendum sur l’indépendance de l’Écosse, une répartition donnant 67 % des votes des discrets au camp du non m’a permis de prévoir assez bien les résultats. Au référendum sur le Brexit, en Angleterre, je n’avais pas fait la bonne répartition au départ et je me suis trompée sur l’issue du vote. En apportant des corrections, j’arrivais à une prédiction presque parfaite.

Que représente cette élection américaine pour les sondeurs et analystes politiques?

Je crois que l’élection américaine de l’automne 2016 passera à l’histoire comme celle de 1948, alors que les sondages n’avaient pas vu venir la victoire d’Harry Truman pour un second mandat. Sa réélection n’avait pas été prévue par les sondages. Le Chicago Tribune avait même titré en une que le président avait été défait. Cette erreur des sondages a amené beaucoup de changements méthodologiques.

Dans ce cas-ci, il y a plusieurs questions à poser, notamment sur la manière dont les échantillons sont tirés, sur les taux de réponse et sur les modèles de probabilité de participation au vote. Ce sont des boîtes noires sur lesquelles il faudra avoir des informations si l’on veut améliorer nos méthodes.

Notre discipline apprend de ses erreurs. En 1948, les statisticiens et analystes avaient saisi l’occasion de trouver des méthodes permettant de mieux comprendre les mouvements politiques. Cela nous a permis de faire des bonds de géant dans l’analyse de l’opinion publique. Je crois que 2016 aura un effet similaire. Moi-même, je suis membre d’un comité de l’American Association for Public Opinion Research visant à analyser les performances des sondeurs dans cette élection. Nous sommes déjà à pied d’œuvre pour comprendre ce qui a pu se passer.