Les friches industrielles, des atouts dans le développement des villes

La gare de triage a été fonctionnelle de 1891 jusqu’à son acquisition par l’UdeM, en 2006. L’Université et la Ville de Montréal y projettent la création d’un quartier urbain.

La gare de triage a été fonctionnelle de 1891 jusqu’à son acquisition par l’UdeM, en 2006. L’Université et la Ville de Montréal y projettent la création d’un quartier urbain.

En 5 secondes

À son congrès, organisé en partenariat avec l’UdeM à deux pas du campus MIL, l’Association québécoise pour le patrimoine industriel a mené une réflexion sur les friches industrielles.

Dans toutes les villes du monde, la reconversion de zones industrielles abandonnées a de meilleures chances de succès si l’on n’essaie pas de tout prévoir d’un coup et si l’on fait place à l’inconnu et à la créativité, ont affirmé des chercheurs et des experts au dernier congrès de l’Association québécoise pour le patrimoine industriel (AQPI).

Ces projets, a-t-on pu entendre, sont des occasions d’innover à tous les plans, social, scientifique, architectural, etc., mais aussi de repenser les liens entre les communautés concernées; de remettre en valeur des cadres bâtis existants; de verdir la ville; et aussi de stimuler l’économie, le tourisme et les industries culturelles.

Les revitalisations sont toutefois «plus vibrantes quand elles commencent petites», a fait valoir l’architecte Philémon Gravel. Dans le cadre d’une recherche, il a visité une quinzaine de sites industriels reconvertis en Europe.

Ses propos ont trouvé un écho auprès de Giovanni De Paoli, professeur émérite de l’École d’architecture de l’Université de Montréal. M. De Paoli préside un groupe d’experts qui conseille le recteur de l’Université sur le projet de revitalisation de l’ancienne gare de triage du Canadien Pacifique à Outremont. Les terrains accueilleront le nouveau campus de l’UdeM.

«C’est bon de ne pas avoir de dessin final et de construire ensemble, a déclaré M. De Paoli. Il faut laisser l’occasion à la poésie d’agir.»

Le congrès 2016 de l’AQPI avait lieu les 4 et 5 novembre derniers dans une usine en reconversion, à deux pas du futur campus. Une cinquantaine de participants ont d’ailleurs pu visiter le site en voie de revitalisation. Il s’agit de la plus grande friche industrielle non exploitée à Montréal.

Un quartier urbain complet

La gare de triage a été fonctionnelle de 1891 jusqu’à son acquisition par l’UdeM, en 2006. L’Université et la Ville de Montréal y projettent la création d’un quartier urbain, dans lequel on trouvera non seulement des pavillons universitaires, mais aussi des parcs, des pistes cyclables, des commerces, des logements sociaux et d’autres unités résidentielles. Jusqu’à tout récemment connu sous l’appellation «site Outremont», le secteur vient d’être rebaptisé «campus MIL».

Mais le plan actuel n’est déjà plus le même qu’il y a cinq ans et il est appelé à évoluer, a signalé M. De Paoli au congrès. Ainsi, alors qu’au début on envisageait un tunnel pour relier le quartier Parc-Extension et le campus, on vient de dessiner une imposante passerelle extérieure aménagée dans un souci d’attraction et de mixité. «Je rêve de voir les immigrants de Parc-Extension et leurs enfants venir piqueniquer sur les terrains de l’UdeM ou visiter la bibliothèque, et que les enfants disent à leurs parents: “Quand je serai grand, je viendrai étudier ici.”»

Mixité et génie du lieu

La mixité des activités et des populations est un des facteurs de réussite du réaménagement du site des anciennes usines Angus, a mentionné l’urbaniste Pierre St-Cyr. Cet ancien ensemble industriel de 49 hectares situé dans le quartier Rosemont et ayant appartenu au CP comprenait notamment des ateliers de fabrication ferroviaire, une fonderie et une forge; il a été reconverti vers la fin des années 90, hébergeant une variété d’entreprises (dont des entreprises d’économie sociale sous l’égide de la Société de développement Angus), des commerces, des maisons de ville et des parcs.

M. St-Cyr a dirigé la reconversion du site pour le compte du Canadien Pacifique. Le respect du langage architectural d’origine est un autre élément de réussite du projet de réaménagement, a poursuivi M. St-Cyr. L’enveloppe extérieure des ateliers a été préservée, lorsque cela était possible, tandis que certains artéfacts ont été mis en relief et même réutilisés.

Au campus MIL, on entend aussi respecter le «génie du lieu», mais, comme les vestiges de la gare de triage sont à peu près inexistants, on travaillera aux abords du site. La Ville de Montréal entend ainsi remettre en valeur les immeubles industriels du quartier desservis par la gare de triage en s’inspirant du quartier de l’innovation de Brooklyn, où Tesla s’est récemment installée. Johanne Béliveau, historienne, a de son côté parlé de faire revivre le patrimoine «immatériel» du lieu. «L’histoire des travailleurs du CP sur ce site n’a pas encore été écrite», a-t-elle signalé durant le congrès.

En attendant que l’emplacement soit prêt et que les premiers étudiants en science occupent les lieux en 2019, le campus MIL accueille des projets éphémères, que l’UdeM veut agrémenter de parcours urbains. «C’est une façon de rendre l’endroit vivant dès maintenant», a dit M. De Paoli.

Un des enjeux de cette revitalisation, a relaté Lucie Careau, chargée du projet à la Ville de Montréal, est le suivant: comment faire place à l’inconnu et à la créativité tout en fonctionnant à l’intérieur du cadre administratif, qui peut contraindre l’évolution du projet? «Pour assurer la mise en œuvre de ce grand projet et surtout son financement, les conditions d’aménagement ont été inscrites dans des règlements, et l’on ne peut pas changer certaines choses sans nouvelles consultations publiques», a-t-elle expliqué.

Bouillonnement créatif

À Amsterdam, sur l’ancien chantier naval NDSM, la Ville a donné un sérieux coup de pouce aux promoteurs de sa reconversion, des artistes squatteurs. Elle leur a permis de déroger à des règlements de mise aux normes. «Sinon, leur facture de départ aurait été de 800 millions d’euros et le projet n’aurait peut-être pas pu décoller», a raconté Philémon Gravel. Petit à petit, des conteneurs ont été transformés en restaurants, une grue abandonnée en hôtel, d’anciens tramways en chambres, un immeuble en hall multifonctionnel… Les festivals, marchés aux puces et autres activités se sont multipliés. L’hôtel Hilton et Viacom Medias y logent maintenant. Le succès de ce nouveau quartier culturel est dû, selon M. Gravel, à un «bouillonnement d’idées et d’intérêts privés».

Un opéra dans une mine

C’est aussi la créativité qui a animé plusieurs revitalisations de sites miniers, autre sujet abordé au congrès de l’AQPI. Doctorante en sciences géographiques à l’Université Laval, Michelle Bélanger a présenté des projets étonnants: un amphithéâtre d’opéra dans une ancienne carrière de calcaire en Suède; un complexe environnemental formé de dômes dans une mine d’argile en Angleterre; un complexe culturel dans une mine de charbon en Belgique; un immense pont convoyeur transformé en «tour Eiffel couchée » en Allemagne; une halde de résidus recouverte de sculptures; et au Québec, à Thetford Mines, un ancien chevalement sert de tour d’observation. Le constat est clair: revitalisation et créativité vont de pair.

Suzanne Dansereau, collaboration spéciale