Des mototaxis Uber à Hanoï

  • Forum
  • Le 18 novembre 2016

  • Dominique Nancy
Adaptée aux ruelles étroites des quartiers de Hanoï, la mototaxi est un moyen de transport de plus en plus populaire dans la capitale vietnamienne.

Adaptée aux ruelles étroites des quartiers de Hanoï, la mototaxi est un moyen de transport de plus en plus populaire dans la capitale vietnamienne.

Crédit : Blaise Bordeleau

En 5 secondes

Une étude s’intéresse aux possibilités d’arrimage entre les services de transport en commun et la mototaxi.

À l’heure où Hanoï développe son réseau d’autobus et s’apprête à ouvrir sa première ligne de métro, ce sont les motos qui dominent encore le réseau routier. «Aujourd’hui, il y a dans la capitale du Viêtnam plus de motocyclettes que de ménages!» affirme Danielle Labbé.

La professeure de l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal a décidé d’investiguer sur le phénomène avec Blaise Bordeleau, étudiant à la maîtrise. Sur place, ils ont constaté que la moto reste le véhicule numéro un pour une grande partie de la population. Un nouveau concept créateur d’emplois est d’ailleurs né au cours des années 90: la mototaxi. Pour quelques dôngs (monnaie vietnamienne), le chauffeur, souvent un migrant des campagnes, se faufile dans la circulation et amène rapidement l’usager à destination. «La moto présente des avantages majeurs, note Mme Labbé. Son prix est abordable et elle est adaptée aux ruelles étroites des quartiers de Hanoï ainsi qu’à la circulation dense.»

Si le côté pratique et bon marché des motos est connu, le confort n’est pas la qualité première des mototaxis, qui déplaisent notamment aux personnes âgées: elles ont du mal à les enfourcher et elles redoutent les secousses provoquées par l’état des routes. L’aspect sécuritaire figure aussi au nombre des inquiétudes. Un autre inconvénient est lié à l’expansion de ce moyen de transport. En nombre croissant, les motos commencent à perturber la circulation. Par ailleurs, l’engouement pour le véhicule n’est pas perçu d’un bon œil par les autorités, qui déplorent l’image non moderne et chaotique associée aux motos, particulièrement les mototaxis. «On privilégie davantage les modes de transport plus lourds comme le métro, le bus et la voiture, souligne Danielle Labbé. Résultat? Peu d’efforts sont faits pour intégrer les diverses façons de se déplacer en ville.»

Repenser le rôle du transport en commun

Plus de 80 % des déplacements dans la capitale se font en moto comparativement à 10 % en autobus et à 5 % en voiture, signale Blaise Bordeleau, qui a étudié «le rôle de la mototaxi dans les pratiques intermodales» comme l’indique le titre de son mémoire. Dans le cadre de sa recherche, il a exploré les possibilités d’arrimage entre le service de transport par autobus et la mototaxi. À la base, un concept clé: l’intermodalité, soit les déplacements consécutifs avec au moins deux modes de transport, par exemple la marche et le bus ou encore le métro et le bus. «On voulait savoir quelle place tient encore la mototaxi dans la mobilité de la population compte tenu des changements de l’offre de services. Est-ce qu’elle pourrait continuer à jouer un rôle dans les déplacements des gens en complémentarité avec les autres modes de transport?» s’interroge le chercheur.

Pendant 12 semaines au cours de l’été 2015, lui et Mme Labbé ont mené des entretiens avec 130 usagers du transport en commun. Ils ont également fait des observations à proximité des arrêts d’autobus et des postes de mototaxis. Est-ce que les gens y arrivent en mototaxi? Utilisent-ils les mototaxis au sortir des bus pour se rendre à leur destination finale? Quels sont leurs avantages et inconvénients? L’analyse de leurs données révèle que les usagers du transport en commun n’intègrent que sporadiquement la mototaxi dans leurs déplacements. Le prix des trajets est jugé trop élevé par certains alors que d’autres considèrent les mototaxis comme trop peu sécuritaires, selon M. Bordeleau. Il en ressort que «moins de la moitié des utilisateurs de mototaxi font usage de ce mode de transport pour accéder à un autobus ou vice versa, dit-il. Au total, seulement deux pour cent des répondants utilisent la mototaxi de manière fréquente, soit au moins une fois par semaine, et y ont recours dans un déplacement intermodal impliquant également le transport en commun.»

Mais l’arrivée de services internationaux de mototaxi à Hanoï comme Uber (entreprise américaine) et GrabBike, basé à Singapour, pourrait changer la donne. «Ces services prospèrent alors que la mototaxi indépendante décline, mentionne la professeure Labbé. Plusieurs raisons sont en cause. À commencer par leur tarification compétitive et fixe établie par des compteurs.» Pour modifier la perception négative des usagers quant à la sécurité, diverses initiatives ont été déployées comme la possibilité de changer de chauffeur, de faire l’évaluation du service et le recours à des balises de géolocalisation intégrées aux compteurs. «Toutes ces innovations qui répondent aux attentes de la population exercent une pression sur la mototaxi indépendante», déclare Danielle Labbé.

Pour trouver une mototaxi d’Uber par exemple, il suffit d’aller sur une place publique, à un carrefour où les mototaxis attendent les clients ou encore de télécharger l’application mobile qui met en contact les utilisateurs et des conducteurs qui offrent des services de mototaxi. «Ces compagnies proposent des services adaptés aux conditions locales et aux besoins des Hanoïens, ajoute Mme Labbé. Elles ouvrent la voie à des pratiques intermodales et multimodales. Cette nouvelle réalité doit être prise en compte par les autorités en matière de transport des villes et le rôle du transport en commun classique doit être repensé.»

  • La professeure Danielle Labbé en compagnie de son étudiant, Blaise Bordeleau, dans le pavillon de la Faculté de l'aménagement.

    Crédit : Amélie Philibert