Une sociologue chez les hassidim

  • Forum
  • Le 25 novembre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Malgré leur apparence austère, les juifs hassidiques vivent leur religiosité dans une «atmosphère festive». Ils participent ici à l'inauguration d'un rouleau de la Torah.

Malgré leur apparence austère, les juifs hassidiques vivent leur religiosité dans une «atmosphère festive». Ils participent ici à l'inauguration d'un rouleau de la Torah.

Crédit : Philippe Montbazet

En 5 secondes

La sociologue Sandrine Malarde a consacré ses études de maîtrise au phénomène des sorties de communautés chez les juifs hassidiques. Elle vient de publier «La vie secrète des hassidim».

Sandrine Malarde offre dans La vie secrète des hassidim, qui vient de paraître chez XYZ, une rare plongée dans la communauté hassidique de Montréal. Constitué de son mémoire de maîtrise déposé à l’Université de Montréal en 2011 et augmenté de nombreux témoignages et observations, le livre est le résultat d’un travail de terrain visant à mieux comprendre une communauté qui affiche sa différence culturelle et religieuse. Française arrivée à Montréal en 2006, l’auteure (actuellement auxiliaire d’enseignement à l’UdeM et chargée de cours au collège de Maisonneuve et au cégep Gérald-Godin) avait été frappée par les hassidim d’Outremont, avec «leurs vêtements quelque peu désuets attestant à eux seuls la traversée des siècles sans souci du temps qui passe».

Sandrine Malarde

Crédit : Julie Artacho

Dans ses travaux de maîtrise effectués sous la direction de Jacques Hamel, elle a voulu aller à leur rencontre, mais n’a pas réussi par les moyens habituels. Elle a donc entrepris de recueillir les témoignages d’hommes qui ont quitté la communauté et qui ont accepté de répondre à ses questions.

Pour le critique littéraire du Devoir Louis Cornellier, l’ouvrage de Sandrine Malarde «s’avère une passionnante incursion au cœur d’un monde déconcertant». Nous l’avons rencontrée quelques jours après la tenue d’un référendum au cours duquel les résidants d’Outremont ont refusé que soit construite une synagogue sur l’avenue Bernard.

Pourquoi une recherche sur les hassidim d’Outremont?

Parce qu’ils m’ont fascinée dès mon arrivée à Montréal, il y a 10 ans. Impossible de ne pas les remarquer avec leurs pas rapides dans la rue et leur regard qui évite celui des autres. Je les trouvais à la fois choquants et remarquables: ils vivent en pleine ville en restant fidèles à un cadre idéologique et religieux ultraorthodoxe. Ils possèdent leurs écoles religieuses, doivent faire des prières presque à chacun de leurs gestes. Les femmes de ces communautés, qui ont en moyenne six enfants, portent des jupes longues et des collants en plein été. Elles se ressemblaient toutes à première vue, mais exprimaient une solidarité sans faille. J’ai voulu en savoir plus; comme sociologue, je suis attirée par les phénomènes de société et j’en avais un sous les yeux. Comment cette microsociété parvient-elle à vivre selon ses valeurs dans un monde en mutation?

Comment avez-vous été reçue par les hassidim?

En fait, je n’ai pas obtenu de réponses à mes demandes d’entrevues et, comme j’étais pressée par le temps, je me suis rabattue sur des gens qui étaient sortis volontairement de leur groupe. Ma maîtrise est donc constituée du témoignage de huit «ex-hassidim». Pas facile de laisser un groupe contrôlant où la liberté individuelle est quasi inexistante. Le chapitre «Quitter les siens» compte pour le tiers du livre. Mais celui-ci présente un contenu beaucoup plus large sur l’origine du hassidisme, sur ses différentes formes actuelles et sur ses rapports avec la société environnante.

Je crois que la communauté n’est pas aussi fermée que les médias le laissent croire. En tout cas, on sent une ouverture grandissante vers les concitoyens. On le voit dans les parcs d’Outremont, les enfants se parlent et les adultes aussi, de plus en plus. 

Quelle aurait été votre position si vous aviez voté au référendum du 20 novembre?

Je suis embêtée à l’idée de répondre à votre question. D’une part, construire un lieu de culte sur une artère commerciale comme l’avenue Bernard n’est pas l’idéal, et même les hassidim en conviennent. Toutefois, les quartiers résidentiels leur ont été refusés en raison d’une modification de zonage municipal. Un emplacement sur la rue Laurier avait lui aussi été abandonné pour des raisons similaires. Il n'y avait pas d’autres options. J’ose croire qu’on va trouver un lieu où ils pourront exercer leur culte, car la pratique de sa religion est un droit fondamental au Canada.

Il faut toutefois reconnaître que la croissance démographique des hassidim de Montréal posera des problèmes très délicats. Ils sont actuellement environ 20 000 et l’on estime que ce nombre pourrait doubler en 20 ans. Il est évident qu’ils ne pourront pas tous loger dans les arrondissements où ils sont déjà en forte proportion. Les problèmes de cohabitation pourraient s’accroître.

Ce n’est pas insurmontable. On a assisté il y a quelques années à la création par une femme hassidique d’un groupe appelé Les amis de la rue Hutchison, qui vise à multiplier les liens entre les deux communautés. Je crois que ce genre d’initiatives est porteur d’espoir.

  • Le livre présente un chapitre sur les affranchis, qui a constitué l'essentiel du mémoire de maîtrise de l'auteure.