«House of Cards» rend cynique!

  • Forum
  • Le 29 novembre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
«Nous avons testé l’effet des séries télévisées "House of Cards" et "The West Wing" auprès d’une population qui ne les connaissait pas et nos résultats montrent que son degré de cynisme pouvait augmenter après un seul épisode.»

«Nous avons testé l’effet des séries télévisées "House of Cards" et "The West Wing" auprès d’une population qui ne les connaissait pas et nos résultats montrent que son degré de cynisme pouvait augmenter après un seul épisode.»

En 5 secondes

Dans son doctorat en science politique, Alexandra Manoliu explore l’effet des séries de politique-fiction sur le cynisme de l’électorat.

Les séries de politique-fiction peuvent accroître le cynisme de l’électorat. C’est ce que démontre une étude en science politique de l’Université de Montréal. «Nous avons testé l’effet des séries télévisées House of Cards et The West Wing auprès d’une population qui ne les connaissait pas et nos résultats montrent que son degré de cynisme pouvait augmenter après un seul épisode», mentionne Alexandra Manoliu, qui analyse actuellement les résultats de son enquête de doctorat menée auprès de 180 sujets de recherche.

«Chez les spectateurs qui avaient déjà un préjugé négatif contre les politiciens, le visionnement de House of Cards a exacerbé leur sentiment. Dans le cas de ceux qui abordaient le sujet de façon neutre, le visionnement a eu une influence mesurable sur l’apparition du cynisme», indique l’étudiante, qui précise que la série The West Wing n’a pas eu d’effet significatif.

Elle explique que des questionnaires scientifiquement crédibles permettent de mesurer le cynisme des participants. Par exemple, on leur demande à quel point ils sont d’accord avec les énoncés «Les politiciens ne pensent qu’à leur propre intérêt», «La plupart des députés se soucient des problèmes des gens ordinaires», «Les candidats aux élections font des promesses qu’ils n’ont aucunement l’intention de remplir».

Les sujets de recherche, principalement des étudiants d’université âgés de 19 à 25 ans, ont été rencontrés avant et après les visionnements de façon à évaluer l’incidence des scénarios sur leur perception de la réalité. 

Égos d’élus

Alexandra Manoliu

Crédit : Amélie Philibert

The West Wing, diffusée de 1999 à 2006, suit les membres de la garde rapprochée du président des États-Unis, dont les quartiers généraux sont situés dans l’aile ouest de la Maison-Blanche. Lancée en 2013 et inspirée d’une réalisation britannique, House of Cards met en scène un élu démocrate, Frank Underwood, prêt à tout pour assouvir ses ambitions.

«Après chaque monologue de Frank Underwood sur la manipulation et la corruption, les spectateurs commencent à douter de la vraie politique, jugeant les politiciens comme des individus égoïstes qui sont prêts à tout pour gagner, jusqu'à atteindre un point de non-retour», écrit la chercheuse dans un article de la revue du centre Crick de l’Université de Sheffield, en Angleterre.

Faut-il s’étonner que les spectateurs fassent un lien entre la fiction et la réalité? «Nous souhaitons que des politiciens honnêtes et dignes de confiance détiennent le pouvoir dans la réalité, mais, dans l'intimité de nos foyers, nous admirons le caractère machiavélique d’un Frank Underwood qui marche sur les cadavres pour réussir à atteindre ses objectifs», écrit-elle.

Elle mentionne dans son article que le président Barack Obama, un inconditionnel de la série, a signalé sur les réseaux sociaux que la vie à la Maison-Blanche était beaucoup plus banale (boring) que dans cette dramatique.

L’hypothèse de la chercheuse, voulant que de telles séries alimentent le cynisme des spectateurs, s’est avérée. «Si nous avons pu mesurer cette influence après un seul épisode, imaginez après une saison qui en compte 13! Et la série au complet comporte cinq saisons», commente la jeune femme, qui travaille sous la direction des professeurs André Blais, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études électorales, et Frédéric Bastien, spécialiste de la communication politique au Département de science politique de l’UdeM.

Nouvelle réalité médiatique

Dans le passé, des études ont cherché à évaluer les effets sur l’exercice démocratique des émissions de variétés à contenu politique comme Saturday Night Live ou The Oprah Winfrey Show, mais aucune n’avait jusque-là ciblé les grandes séries diffusées sur les réseaux de télévision ou sur des chaînes comme Netflix, qui compte à elle seule 40 millions d’abonnés. «Le phénomène n’est pas nécessairement nouveau, mais il a pris de l’ampleur au cours des dernières années avec le binge watching, soit le visionnement en rafale d’une saison au complet», dit Mme Manoliu, une Roumaine qui a entamé son séjour d’études au Canada il y a trois ans.

Titulaire d’un baccalauréat et d’une maîtrise de l’Université Alexandru Ioan Cuza, Mme Manoliu est une spécialiste du marketing politique. C’est au moment d’entreprendre ses études de doctorat qu’elle s’est tournée vers l’Université de Montréal. Au départ, son sujet de recherche portait sur tout autre chose; c’est après avoir visionné elle-même une série de politique-fiction qu’elle a eu l’idée d’effectuer sa recherche sur le cynisme engendré par ce type de production.

Elle souhaite que son doctorat, qui consistera en la rédaction de trois articles, apporte un nouvel éclairage sur le rôle des médias non traditionnels dans l’exercice de la démocratie. 

Des politiciens comédiens

Depuis longtemps, on sait que les candidats aux postes clés du pouvoir doivent jouer le jeu des émissions de variétés. Au Québec, il serait impensable de se faire élire sans passer par Tout le monde en parle par exemple. Aux États-Unis, Bill Clinton s’est attiré la sympathie de millions d’Américains lorsqu’il a joué du saxophone au Arsenio Hall Show, en 1992. Cette tendance a poussé les politiciens à devoir carrément devenir des comédiens professionnels, illustre Mme Manoliu dans un texte récemment publié. «Ils sont passés d’interviewés professionnels à professionnels du divertissement. Ils doivent devenir “l’un des nôtres”», écrit-elle.

Une image de cette réalité est le sketch qu’a joué Hillary Clinton au Tonight Show en septembre 2015. Elle interprétait son propre rôle au cours d’une conversation téléphonique avec Donald Trump.