Deux siècles de dinde et de pâtés au menu… et un petit verre avec ça

  • Forum
  • Le 8 décembre 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Noël, autrefois, était une fête religieuse célébrée en famille après la messe de minuit.

Noël, autrefois, était une fête religieuse célébrée en famille après la messe de minuit.

Crédit : Edmond-Joseph Massicotte / Bibliothèque et Archives nationales du Québec

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Mikael Dumont consacre ses études de doctorat à l’évolution des pratiques festives dans les communautés francophones d’Amérique du Nord.

Dinde, pâtés et viande rôtie comme plats principaux et croquignoles pour dessert, voilà un menu qu’on sert depuis plus de deux siècles chez les francophones d’Amérique après la messe de minuit. «L’alcool a toujours accompagné les agapes lorsque les habitants des régions rurales pouvaient s’en acheter. Avant la conquête britannique, c’était de la bière et de la bière d’épinette de fabrication maison; après on a bu du rhum et du whisky, et le vin, c’était très rarement!» relate Mikael Dumont, qui rédige actuellement une thèse de doctorat au Département d’histoire de l’Université de Montréal sur l'évolution des pratiques festives dans les communautés rurales francophones d'Amérique du Nord aux 18e et 19e siècles.

Mikael Dumont

Crédit : Amélie Philibert

Aussi loin qu’on puisse remonter dans l’établissement de colonies d’expression française en Amérique, Noël, fête religieuse par excellence, était l’occasion d’exprimer la piété en famille autour d’un bon repas. Si l’on sortait parfois les violons et les cuillères au cœur de la nuit, les réceptions demeuraient modestes en comparaison du jour de l’An et de l’Épiphanie, une semaine et 12 jours plus tard. «C’est à la veillée du jour de l’An qu’on échangeait les étrennes et, le lendemain, les hommes en profitaient pour faire la bise aux dames lors des visites pour se souhaiter la bonne année. Ils ne s’en privaient pas et, encore une fois, l’alcool faisait partie des célébrations, au point où certains fêtards perdaient l’équilibre avant d’atteindre les dernières maisons du village», reprend l’historien, qui a comparé les rituels ancestraux des fêtes dans quatre régions d’Amérique où l’on trouvait une forte densité de francophones: la vallée du Saint-Laurent, la Louisiane, l’Illinois et la région de Detroit.

D’un bout à l’autre du continent, les francophones ont fait survivre leurs traditions festives sur le plan alimentaire. On mange de la viande (porc, bœuf, volaille) depuis le 18e siècle durant le temps des fêtes. Le pâté à la viande précède le cipaille et la tourtière au 19e siècle. Et l’on aime les desserts sucrés: beignes, croquignoles, gâteaux. Pour les femmes, c’est le moment d’arborer les vêtements neufs achetés au magasin général ou, si l’occasion s’était présentée, dans la grande ville. «On voit apparaître des motifs rayés sur les robes à la fin du 18e siècle ainsi que les couleurs: le bleu, le vert.»

Si les parures et bijoux sont réservés à l’élite, les femmes des milieux populaires se font belles et revêtent leurs atours. Elles sortent leurs jupes brodées, leurs chemisiers colorés; elles se coiffent avec style. Et les hommes? Ils présentent… leur allure habituelle. «La tenue de l’homme ne fait pas l’objet d’un soin particulier durant les activités festives. L’homme porte la chemise en étoffe du pays et le pantalon de toile, et chausse les mocassins de cuir», résume Mikael Dumont.

Le curé annule la fête

Le moyen qu’a utilisé le chercheur pour documenter ce sujet peu exploré dans l’historiographie nord-américaine est en lui-même plutôt original. En plus des recueils de correspondances, récits de voyage, biographies et journaux intimes de gens de l'élite qu’il a pu trouver dans les bibliothèques universitaires, il a parcouru les écrits des curés de paroisse. «Quand il voulait dénoncer des accrocs à la morale, le curé écrivait à son évêque et ces documents sont aujourd’hui parmi les meilleurs témoignages des fêtes à l’époque», relate le chercheur.

Les soirées dansantes, favorisant le rapprochement des sexes, et l’alcool qui engendre la débauche ne plaisent pas aux gens d'Église. «Il n’est pas rare de voir, l’après-midi, l’église infectée de vomissures des gens qui viennent s’y retirer. Un grand nombre de personnes ivres sont couchées le long des chemins», rapporte dans son livre Sur la terre comme au ciel l’historien Ollivier Hubert, qui dirige la recherche de M. Dumont, au sujet du récit d’un curé du 18e siècle. Une autre lettre, datée de 1827 et provenant des archives de l'Archidiocèse de Montréal, mentionne le cas d’un chantre tellement soûl qu’il vomit dans la sacristie alors que le curé est en chaire.

Écœurés par ce genre de situation, et pour réduire les occasions de festoyer, les curés obtiendront du Vatican la suppression de plusieurs fêtes patronales – comme on appelait les célébrations de saints et qui donnaient lieu à des rassemblements dans les villages. «Le calendrier des fêtes du 17e siècle aura presque entièrement disparu au milieu du 19e», écrit M. Hubert.

Ce qui a le plus surpris le chercheur au cours de ses travaux, c’est l’unité avec laquelle les communautés francophones éloignées les unes des autres célébraient. «On trouve très peu de différences, somme toute, entre les traditions rurales de la vallée du Saint-Laurent et celles du sud du continent, en Louisiane par exemple. Et, même dans la région de Detroit, où se sont implantés rapidement des colons français, les mêmes traditions perdureront avec de petites variables ici et là. Par exemple, la colonie de l’Ouest consommait du cidre plutôt que de la bière en raison de la proximité des vergers. Mais leur esprit festif est tout à fait semblable.»

À mi-chemin entre l'ethnohistoire et l'histoire socioculturelle, l’approche de Mikael Dumont porte un nouveau regard «sur l'évolution des cultures populaires locales d'origine française en tenant compte non seulement de leurs caractéristiques héritées, mais aussi des échanges et mutations dont elles sont le produit». Il espère pouvoir découvrir les effets de l'expérience festive sur la vie personnelle des individus, en ce qui concerne l'identité individuelle, les émotions et les réflexions, et sur leur vie collective, pour ce qui est des rapports sociaux, des conventions sociales et des identités de groupe.

Et les relations sexuelles avant le mariage?

Le doctorat de Mikael Dumont porte sur six éléments de l’expérience festive dans les populations rurales: l'alcool, la nourriture, les vêtements, la sexualité, la danse et la chanson et la violence. Si ses analyses ne sont pas encore terminées pour la plupart de ces thèmes, il est assez avancé pour dire que les rapports sexuels avant le mariage pouvaient parfois survenir. On le sait grâce aux curés encore une fois.

«À en croire le discours de certains curés, des couples vivent des rapprochements qui mènent à des rapports sexuels qui ont lieu en dehors des liens du mariage. Cela se produirait dans les quatre régions. D'ailleurs, l'historiographie sur les conceptions prénuptiales et illégitimes illustre que ces évènements peuvent se produire à l'occasion», écrit-il.

La bûche: une tradition vieille comme le monde!

Noël étant à l’origine une fête païenne célébrant le retour de la lumière, on lui voue un culte depuis la nuit des temps. Dans les pays scandinaves, on brûlait un immense tronc pour que les dieux favorisent les bonnes récoltes. Reprise dans plusieurs pays d’Occident, cette tradition s’est déclinée de maintes façons. En Provence, on demandait au doyen d’arroser de lait, de vin et de miel la bûche qui brûlait dans le foyer. L’apparition d’un gâteau en forme de bûche est récente (des pâtissiers croient que sa forme moderne remonte à 1945), mais on en trouve des traces dès le 19e siècle, notamment dans l’ouest de la France.