Rencontre avec la «dame caca» du Canada

Crédit : Geneviève Dubois

En 5 secondes

Catherine Girard recueille des échantillons de selles auprès des Inuits du Nunavut. Elle dévoile pour la première fois leur «microbiome intestinal» et les résultats obtenus sont surprenants.

Les Inuits la surnomment «dame caca».

À l’extrême nord de la baie Resolute, dans un petit hameau arctique de moins de 300 habitants du Nunavut, la population est habituée à voir Catherine Girard. L’étudiante au doctorat en biologie environnementale à l’Université de Montréal, sous la direction des professeurs Jesse Shapiro et Marc Amyot, s’y rend en effet chaque été depuis 2010 pour étudier l’alimentation et la santé de la population inuite locale.

En 2012, après avoir travaillé sur le mercure en milieu aquatique durant son baccalauréat, elle a axé son doctorat sur l’analyse du «microbiome intestinal», c’est-à-dire les bactéries qui se trouvent dans le tube digestif des individus. Pour réaliser cette analyse, elle devait donc recueillir des échantillons de selles.

Ses conclusions, publiées récemment dans la revue mSphere de l’American Society for Microbiology, constituent la première description du microbiome des Inuits.

«Étrange, dégoûtant et embarrassant»

Catherine Girard

Crédit : Pilipoosie Iqaluk

«Au fil des ans, j’ai appris à très bien connaître les gens là-bas, mentionne Catherine Girard, âgée de 28 ans. Et ils m’ont fait le grand honneur de m’accueillir dans leur collectivité et de participer à ce projet étrange, dégoûtant et embarrassant.»

Au début, Catherine Girard est restée discrète. Un guide-interprète local l’a aidée à présenter son projet aussi poliment que possible, ce qui était primordial pour son travail. «J’ai essayé de présenter les choses de façon décontractée. Nous avons beaucoup plaisanté sur le fait que j’étais la “dame caca” et, en général, les gens finissaient par rire aux éclats», se souvient-elle. Quand on leur a demandé de fournir un échantillon de selles, «ils ont immédiatement accepté ou refusé. Soit cette idée les dégoûtait, soit ils trouvaient cela très drôle et voulaient savoir ce qu’il y avait dans leurs selles».

«Faire parler d’eux»

Catherine Girard a placardé des affiches en ville, fait des annonces à la radio, pris part à des défilés à l’occasion de la fête du Canada et de la fête du Nunavut et fait du porte-à-porte. Elle a encouragé les gens à participer à son projet en leur expliquant que leur microbiome était essentiel à leur santé et qu’il était si unique aux habitants du Nord que ses recherches «feraient parler d’eux».

Au final, grâce au soutien des organismes locaux et des membres de la communauté, elle a recueilli 19 échantillons de selles qu’elle a expédiés par avion à Montréal pour les faire analyser.

Et c’est là que la surprise a surgi.

Dans le laboratoire de son codirecteur de thèse Jesse Shapiro, spécialiste en biologie évolutionnaire computationnelle à l’UdeM, Catherine Girard a appris que le microbiome intestinal des Inuits n’était en fin de compte pas si unique. Les échantillons obtenus dans la baie Resolute se sont en effet révélés incroyablement semblables à ceux de 26 habitants de Montréal, indiquant un type d’alimentation similaire: faible en fibres et riche en gras.

Alimentation traditionnelle et alimentation moderne

Des études du microbiome d’autres populations de chasseurs-cueilleurs rurales et indigènes du monde entier, notamment au Burkina Faso, en Tanzanie et au Venezuela, ont cependant montré le contraire. Là-bas, les gens mangent plus de légumes et moins de viande et les microbes qui se trouvent dans leur estomac sont donc plus divers.

Les Inuits se nourrissant de poisson cru et de mammifères marins (principalement des phoques), ils ingèrent moins de glucides et plus de graisses et de protéines animales et aussi, potentiellement, du mercure, une neurotoxine dont la concentration s’accroît dans la chaîne alimentaire marine. Les Inuits mangent également beaucoup de produits transformés venant du Sud.

Lorsqu’elles sont combinées, les alimentations traditionnelle et moderne ont tendance à entraîner de l’obésité et d’autres problèmes de santé comme le diabète. Le mercure pourrait aussi contribuer à cette tendance. Catherine Girard espère que son travail sur le microbiome et le mercure permettra de mieux comprendre comment ils s’influencent l’un et l’autre. «C’est ce sur quoi je commence à travailler maintenant», dit-elle.

Prochaine étape

«Le mercure est un grand problème de santé publique dans le Nord et, à partir des échantillons de selles qui ont fourni le marqueur ADN utilisé dans notre étude, nous effectuerons des analyses métagénomiques plus approfondies qui nous aideront à examiner les interactions des contaminants avec le microbiome des Inuits.»

Prochaine étape: recueillir des échantillons de selles à différents moments de l’année, pas seulement en été, pour voir comment le microbiome varie, tandis que les gens changent d’alimentation au fil des saisons.

«Nous ne nous en rendons pas compte, mais nous avons plus de cellules bactériennes sur notre corps que nous possédons de cellules humaines, et le microbiome a une importance capitale, explique Catherine Girard. Il est important pour notre santé, est propre à chacun d’entre nous, comme une empreinte, et plus nous le comprendrons, plus nous saurons tous qui nous sommes.»

  • Vue de la communauté de la baie Resolute, Nunavut, 2013.

    Crédit : Catherine Girard
  • Ombles chevaliers pêchés près de la baie Resolute.

    Crédit : Catherine Girard
  • Une famille de bœufs musqués sur l'île Cornwallis, Nunavut.

    Crédit : Catherine Girard
  • Tête de caribou congelée en train d'être coupée par un chasseur de la baie Resolute.

    Crédit : Catherine Girard

À propos de l’étude

C. Girard, N. Tromas, M. Amyot et B. J. Shapiro, «Gut microbiome of the Canadian Arctic Inuit», mSphere. doi : 10.1128/mSphere.00297-16.

Cette recherche a été subventionnée par le Programme des chaires de recherche du Canada, le Programme de suppléments aux subventions à la découverte en recherche nordique et le Programme de formation scientifique dans le Nord (Affaires autochtones et du Nord Canada). L’étudiante a bénéficié d’une bourse de recherche du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, ainsi que de subventions du programme de recherche et d'innovation de l’Union européenne Horizon 2020 (dans le cadre de la convention Marie Sklodowska-Curie).

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