Le corps est le message

  • Forum
  • Le 17 janvier 2017

  • Dominique Nancy
«Le fait que les Femen utilisent leur corps pour défendre des revendications politiques est jugé efficace par certains mais est aussi très contesté», mentionne Sophie Dumont, auteure d'une étude sur le sujet.

«Le fait que les Femen utilisent leur corps pour défendre des revendications politiques est jugé efficace par certains mais est aussi très contesté», mentionne Sophie Dumont, auteure d'une étude sur le sujet.

Crédit : Vincent Liu

En 5 secondes

Une étudiante en sociologie étudie le mouvement féministe activiste Femen.

Le 4 juin 2015, deux femmes se présentent, seins nus, à une activité marquant le Grand Prix du Canada. Elles crient en anglais «Montréal n’est pas un bordel». Fidèles à la tradition du groupe fondé en Ukraine en 2008, Rocio Valencia et Neda Topaloski s’expriment, tête couronnée de fleurs, contre l’exploitation sexuelle des femmes, «une industrie colossale à Montréal qui connaît son apogée durant l’évènement sportif», peut-on lire sur leur page Facebook. Ce sont des Femen!

La première activiste est rapidement maîtrisée alors que la seconde se couche sur une des voitures de luxe exposées avant d’être traînée par les pieds, torse nu, sur l’asphalte par des agents de sécurité. Des caméras croquent sur le vif ces images qui ont servi de preuve dans un procès qui s’est déroulé récemment à la cour municipale de Montréal.

«Cette action est sans doute l’une des plus médiatisées de la branche québécoise du mouvement féministe activiste Femen, affirme Sophie Dumont, diplômée de la maîtrise en sociologie de l’Université de Montréal. Par contre, on a peu parlé de la raison pour laquelle elles contestaient. On a surtout critiqué le fait qu’elles osaient utiliser leur nudité comme outil de contestation.»

Intriguée par le phénomène des Femen depuis l’intrusion de trois de leurs membres dans le Salon bleu de l’Assemblée nationale à Québec en 2013, la jeune femme de 28 ans en a fait l’objet de son mémoire, intitulé Regards sur le mouvement Femen, ses actions et ses paradoxes, qu’elle a récemment déposé. Réalisé sous la direction de la professeure Marianne Kempeneers, son projet de recherche de type ethnographique s’inscrit dans une perspective féministe. Il a été sélectionné pour le concours des meilleurs mémoires de l’année de la Faculté des arts et des sciences.

Une Femen coupable

Sophie Dumont travaille présentement à la rédaction d’un livre sur le groupe Femen du Québec.

Crédit : Amélie Philibert

L’entrevue avec l’étudiante s’est déroulée une semaine après le procès de la Femen Neda Topaloski, qui a été reconnue coupable d’avoir troublé l’ordre public. Les premières accusations d’action indécente et d’exhibitionnisme avaient été retirées. Que faut-il penser de ce verdict?

Même si le jugement cité n’était pas connu au moment où Sophie Dumont rédigeait son mémoire, l’étudiante rappelle que «ce procès pose la question des limites de la liberté des femmes à user de leur corps comme outil militant». Elle cite alors Éloïse Bouton, auteure de Confession d’une ex-Femen, publié aux Éditions du Moment en 2015. «Dès que le corps d’une femme est en jeu, le raisonnement est effacé. Il ne reste que cette paire de seins nus, sans discours, car sa nudité annihile son propos.»

La Cour municipale, en tout cas, a sa «version des faits», qui est bien éloignée de la question de fond des actions des Femen. «Les Femen revendiquent contre les dictatures, les institutions religieuses et l’industrie du sexe», indique Sophie Dumont. Le fait qu’elles utilisent leur corps pour défendre des revendications politiques est jugé efficace par certains mais est aussi très contesté. «Considéré comme ingénieux selon trois figures emblématiques du MLF [Mouvement de libération des femmes] telles que Maya Surduts du Collectif Droits des femmes, la sociologue Liliane Kandel et l’historienne Christine Fauré, le sextrémisme ne semble toutefois pas faire l’unanimité au sein de la communauté féministe», écrit l’étudiante.

On accuse les Femen d’être antiféministes et, de par leurs actions «choquantes», de promouvoir la pornographie et la marchandisation du corps des femmes. Depuis que ses membres se dévêtissent, le mouvement connaît une certaine popularité. Mais les écoute-t-on vraiment? L’engouement est-il réellement motivé par le message qu’elles tentent de communiquer? se questionne Mme Dumont. Celle-ci doute même que le message passe et qu’il soit bien compris.

Nos seins, nos armes

De son propre aveu, l’étudiante admet avoir eu envie de changer de sujet d’étude à maintes reprises. «J’ai remis en question de nombreuses fois mon choix tant la légitimité du mode d’action des Femen ainsi que leur idéologie étaient controversées, dit-elle. Ce mouvement se présente comme une expression exacerbée de plusieurs contradictions présentes dans la société et c’est en tant que tel qu’il est traité dans mon mémoire.»

Une série d’entrevues avec des membres de la branche québécoise, dont sa fondatrice, Kseniya Chernyshova, l’analyse de publications et de documentaires sur les Femen de l’Ukraine et de la France, des échanges de courriels et des messages Facebook avec les activistes du Québec, ainsi que des observations dans des réunions de groupe de la province ont servi de cadre conceptuel à la recherche de Sophie Dumont. Son investigation l’a même amenée à participer, seins nus, à un «entraînement Femen» dans un champ situé derrière une usine abandonnée dans l’est de Montréal. Dans son mémoire, elle explore le concept de la nudité militante, la place de l’image dans nos sociétés contemporaines ainsi que les notions d’apparence et de beauté.

Première surprise: très peu d’études empiriques ont porté sur ce mouvement activiste récent. «Femen Québec est par ailleurs la seule branche active du mouvement en Amérique du Nord et représente le Canada, puisque le mouvement n’est présent dans aucune autre province», mentionne Mme Dumont.

Il ressort de sa recherche que la branche québécoise se différencie de la section française dans l’expression du féminisme. «L’une des principales critiques adressées aux Femen touche directement à l’apparence physique des militantes, à qui l’on reproche de cadrer avec certains standards de beauté, affirme Sophie Dumont. L’esthétisme est un élément important chez les activistes françaises. Par contre, j’ai pu constater, par mes observations de terrain au Québec, que la majorité des membres du groupe ne répondaient pas aux standards de beauté que les Femen sont accusées de maintenir. La diversité des corps et des apparences représente ici un aspect respecté, voire valorisé.»

Autre fait saillant de l’étude: peu importe le lieu, la société en général a tendance à évaluer l’apparence physique des militantes, qu’elles soient belles ou non, même si l’utilisation de leur corps vise des fins de revendication politique. «Encore de nos jours, autant en France qu’au Québec, le corps des femmes est perçu et interprété en tant que “corps objet” plutôt que “corps sujet”», résume l’étudiante. À son avis, malgré le malaise collectif et des revendications qui ne sont pas toujours exprimées de façon cohérente, le mouvement parvient néanmoins à atteindre certains de ses objectifs.

Au final, selon la chercheuse, les actions des Femen sont considérées par une société de l’image et du spectacle, qui juge les corps selon des standards de beauté stéréotypés et dans laquelle le religieux est fortement imbriqué dans le politique. «Toutes ces contradictions viennent brouiller davantage encore les lignes de contestation, estime Sophie Dumont. C’est de là qu’est issu le mouvement Femen et c’est de cette société aux mille facettes qu’il nous parle», conclut-elle.