Des documents d’identité falsifiés sont en vente libre sur Internet

  • Forum
  • Le 18 janvier 2017

  • Dominique Nancy
Un faux permis de conduire coûte environ 130 $ alors que le prix d’un passeport falsifié oscille autour de 1400 $.

Un faux permis de conduire coûte environ 130 $ alors que le prix d’un passeport falsifié oscille autour de 1400 $.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Selon une étude en criminologie, il semble relativement facile de se procurer un faux permis de conduire, extrait de naissance ou passeport.

Plusieurs sites Internet vendent de faux documents d’identité et proposent un système sécurisé d’achat à leurs clients qui peuvent payer avec des bitcoins, une monnaie virtuelle anonyme. «Le marché illicite en ligne de la contrefaçon de permis de conduire, d’extraits de naissance et de passeports est aisément accessible», rapporte Camille Mireault, qui a effectué une recherche sur le sujet dans le cadre de sa maîtrise en criminologie, concentration Criminalistique et information, à l’Université de Montréal.

Sous la direction des professeurs Francis Fortin et Quentin Rossy, respectivement de l’École de criminologie de l’UdeM et de l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne, Camille Mireault a étudié la périodicité de l’offre et cherché à comprendre le phénomène selon l’angle des vendeurs en décryptant les traces qu’ils laissent derrière eux.

À l’aide d’une grille d’analyse, elle a suivi les activités de 50 sites qui offraient des produits illicites directement sur le Web visible et analysé leur infrastructure technique. Premier constat: il semble assez facile de se procurer des documents d’identité falsifiés. «Il suffit d’entrer un seul mot-clé et 20 des sites évalués se trouvent dans les cinq premières pages de recherche Google», affirme-t-elle.

L’offre est vaste et variée. Les documents les plus populaires sont, dans l’ordre, le permis de conduire, la carte d’identité nationale, la carte étudiante, le diplôme d’études d’une université reconnue, l’extrait de naissance et le passeport. «Au total, 32 types de pièces ont été recensés, à des prix allant de 4 $ à plus de 55 000 $, signale Camille Mireault. Le prix moyen pour un permis de conduire est de 130 $ alors que celui d’un passeport s’élève à 1400 $.»

Camille Mireault a également observé que les vendeurs privilégiaient des fournisseurs d’accès Internet américains, un gage de fiabilité qui joue un rôle dans la stratégie de vente. Les vendeurs ont aussi la volonté de demeurer anonymes. Par exemple, pour qu’il n’y ait aucune trace de la transaction, les paiements s’effectuent en grande majorité par l’entremise de cryptomonnaie. De plus, la plupart des propriétaires de sites semblent utiliser des compagnies d’anonymisation ou des adresses factices en guise de coordonnées. «J’ai fait une analyse géographique des sites à partir des adresses IP et des coordonnées indiquées sur les sites et il n’y a aucune certitude quant au lieu géographique réel des individus exploitant les sites de faux documents», souligne la chercheuse.

Même si elle n’a pas essayé de se procurer de faux documents pour les besoins de son étude, Mme Mireault estime qu’il est fort probable que plusieurs acheteurs ne reçoivent jamais leur commande. «Plusieurs signes semblent indiquer que les individus derrière certains des sites analysés ont pour seul objectif d’escroquer les acheteurs; ils ne produiront ni ne livreront les documents promis», mentionne-t-elle.

Peut-être sur le Web invisible…

Depuis une dizaine d’années, les marchés illicites en ligne suscitent de plus en plus l’intérêt des criminologues. «C’est un phénomène en pleine effervescence, mais les chercheurs se sont surtout intéressés au gangstérisme et aux trafiquants de drogue et d’armes à feu, signale Camille Mireault. À ce jour, très peu d’informations sont connues sur la vente de faux documents d’identité par Internet.»

Camille Mireault a analysé 50 sites qui offraient des documents d’identité illicites directement sur le Web visible.

Crédit : Amélie Philibert

La possession de faux documents d’identité est considérée comme un crime au Canada et peut faciliter l’accomplissement de délits postérieurs, rappelle Mme Mireault. «Est-ce que le marché sur le Web visible vise des individus cherchant à perpétrer des forfaits tels que des actes de terrorisme international ou liés à l’immigration illégale? s’interroge-t-elle. Difficile de répondre à cette question avec certitude. À la lueur de mes données, notamment sur l’accessibilité des sites et les informations relatives à ces sites, mon hypothèse est que les acheteurs tentent plutôt de contourner les lois sur l’âge requis pour consommer de l’alcool», dit Camille Mireault.

Neuf des sites qu’elle a analysés s’adressent d’ailleurs directement aux moins de 18 ans et mettent de l’avant les avantages de l’achat d’alcool et le droit d’entrer dans les bars. De plus, les États-Unis, où l’âge légal pour se procurer de l’alcool est de 21 ans, sont le pays le plus ciblé par les sites qui proposent des permis de conduire et des cartes étudiantes, des documents donnant accès aux lieux où sont vendues des consommations alcoolisées.

Parmi les autres pays visés par les vendeurs de faux documents figurent en tête de liste l’Australie, le Canada et le Royaume-Uni. Le coût des documents varie selon les sites et le pays d’origine affiché sur le document en question. Il en coûte ainsi beaucoup plus cher pour obtenir un faux document américain ou australien comparativement à un document brésilien.

Selon Camille Mireault, la criminalité liée aux marchés illicites en ligne et aux faux documents d’identité ne doit pas être considérée comme un cas isolé. «Les vendeurs sont actifs sur différents sites, explique-t-elle. Grâce aux informations techniques et à l’analyse du contenu des pages, des liens ont pu être établis entre 11 des sites recensés.» Il y a donc une certaine organisation, mais pour l’heure impossible de savoir si elle représente une réelle menace pour la sécurité des États et de leur population. «Peut-être aussi que cette menace se trouve ailleurs, toujours à l’échelle d’une criminalité plus traditionnelle, ou encore sur une partie plus cachée d’Internet, soit le dark Net», conclut Camille Mireault.