Les antidépresseurs pendant la grossesse accroîtraient le risque d’anomalies congénitales

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Au Québec, le risque de donner naissance à un enfant atteint de malformations est de trois à cinq pour cent. Or, ce risque augmente si la mère prend des antidépresseurs, révèle une nouvelle étude.

Une nouvelle étude de l’Université de Montréal publiée dans la revue British Medical Journal révèle que la prescription d’antidépresseurs aux femmes enceintes pourrait accroître le risque d’avoir un enfant atteint d’anomalies congénitales.

Le risque – qui concerne de 6 à 10 % des femmes enceintes prenant des antidépresseurs, contre de 3 à 5 % de celles qui n’en prennent pas – est assez grand pour que la prudence soit recommandée quant à l’utilisation de ces médicaments, surtout que, dans la plupart des cas, ils sont peu efficaces, lit-on dans l’étude.

«Pendant la grossesse, on soigne la mère et l’on se préoccupe de l’enfant à naître. Les avantages doivent l’emporter sur les risques courus», dit l’auteure principale de l’étude, Anick Bérard, professeure à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal et chercheuse au CHU Sainte-Justine, affilié à l’UdeM.

En tant qu’experte reconnue en matière de grossesse et de dépression, Anick Bérard a déjà établi des liens entre les antidépresseurs et le faible poids à la naissance, l’hypertension gestationnelle, les fausses couches et l’autisme. Sa nouvelle étude est l’une des premières à examiner le lien avec les anomalies congénitales chez les femmes enceintes dépressives.

Chaque année, près de 135 000 femmes tombent enceintes au Québec et environ sept pour cent d’entre elles présentent des signes de dépression, principalement de légère à modérée. Quelques-unes – moins de un pour cent d’entre elles – souffrent de dépression grave.

L’étude d’Anick Bérard s’est intéressée aux 18 487 femmes dépressives dans le cadre de la cohorte des grossesses du Québec. Cette cohorte longitudinale basée sur une population rassemblait des données relatives à 289 688 grossesses au Québec de 1998 à 2009. Sur l’ensemble des femmes examinées, 3640 femmes – soit près de 20 % d’entre elles – avaient pris des antidépresseurs au cours des trois premiers mois de leur grossesse.

«Nous ne nous sommes penchés que sur le premier trimestre parce que c’est pendant cette période que tous les systèmes organiques se développent, explique Anick Bérard. À 12 semaines de gestation, le bébé est formé.»

Les antidépresseurs pris durant cette période cruciale peuvent interférer avec l’apport en sérotonine pour le fœtus, ce qui peut entraîner des malformations.

«En début de grossesse, la sérotonine est essentielle au développement de toutes les cellules embryonnaires et, par conséquent, tout ce qui perturbe le processus de signalisation de la sérotonine peut engendrer différentes malformations», lit-on dans l’étude.

L’étude d’Anick Bérard révèle par exemple que, en cas de prise de Celexa (la marque du citalopram) au cours du premier trimestre de grossesse, le risque d’anomalies congénitales graves augmente de cinq à huit pour cent. Au total, 88 cas de malformations ont été associés à la prise de ce médicament.

De même, la prise de paroxétine (Paxil) a été associée à un risque accru de malformations cardiaques, la prise de venlafaxine (Effexor) à des anomalies pulmonaires et la prise d’antidépresseurs tricycliques (comme Elavil) à l’augmentation d’anomalies oculaires, auditives, du visage et de la nuque.

Le nombre de dépressions est en hausse partout dans le monde et les dépressions représentent une cause principale de décès, selon l’Organisation mondiale de la santé. La dépression est particulièrement grave pendant la grossesse et les médecins, notamment les psychiatres, les obstétriciens et d’autres spécialistes, prescrivent plus d’antidépresseurs que jamais aux femmes enceintes.

Pendant la dizaine d’années qu’Anick Bérard a consacrées à l’étude de sa cohorte, la proportion de femmes enceintes prenant des antidépresseurs a doublé au Québec: elle est passée de 21 femmes pour 1000 grossesses en 1998 à 43 pour 1000 en 2009.

Les personnes qui prennent des antidépresseurs ont tendance à être âgées, à vivre seules ou à bénéficier de l’aide sociale et elles peuvent aussi être atteintes d’autres maladies ou troubles comme le diabète, l’hypertension et l’asthme. En général, les femmes ne disposent pas des moyens financiers, du temps libre et du soutien nécessaires pour envisager d’autres solutions, comme faire de l’exercice régulièrement ou consulter un psychologue.

«On peut soigner les dépressions de légères à modérées de multiples manières, mais il faut avoir le temps et l’argent pour le faire et être encouragé à le faire», mentionne Anick Bérard.

«Étant donné que la dépression est diagnostiquée chez de plus en plus de femmes pendant leur grossesse, les (nouveaux) résultats ont des incidences directes sur leur prise en charge clinique», conclut l’étude.

«Ceci est d’autant plus important qu’il a été démontré que les antidépresseurs pris pendant la grossesse pour soigner la plupart des cas de dépression (de légère à modérée) ont une faible efficacité. Il faut donc faire preuve de prudence concernant l’utilisation d’antidépresseurs pendant la grossesse et envisager un recours à des solutions de rechange non médicamenteuses.»

À propos de cette étude

L’article «Antidepressant use during pregnancy and the risk of major congenital malformations in a cohort of depressed pregnant women: An updated analysis of the Quebec Pregnancy Cohort» a été publié par Anick Bérard, Jinping Zhao et Odile Sheehy dans la revue BMJ Open le 12 janvier 2017. doi: 10.1136/bmjopen-2016-01337.

Anick Bérard est professeure à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal et chercheuse au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine. Cette étude est financée par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et le Fonds de recherche du Québec – Santé (FRQS). La Dre Bérard est titulaire d’une chaire de recherche sur les médicaments et la grossesse du FRQS. Elle agit à titre d’experte-conseil dans les poursuites judiciaires liées aux antidépresseurs et aux anomalies congénitales.

À propos du Centre de recherche du CHU Sainte-Justine

Le Centre de recherche du CHU Sainte-Justine est un établissement phare en recherche mère-enfant affilié à l'Université de Montréal. Axé sur la découverte de moyens de prévention innovants, de traitements moins intrusifs et plus rapides et d'avenues prometteuses de médecine personnalisée, il réunit plus de 200 chercheurs, dont plus de 90 cliniciens, ainsi que 360 étudiants de cycles supérieurs et postdoctorants. Le centre est partie intégrante du Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, le plus grand hôpital mère-enfant au Canada et le deuxième hôpital pédiatrique en importance en Amérique du Nord. 

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