Trump et le Moyen-Orient: différentes méthodes, même objectif

  • Forum
  • Le 19 janvier 2017

Selon Samir Saul, la vision de la politique étrangère de Donald Trump tranche avec celle soutenue par l’establishment néoconservateur aux commandes depuis un quart de siècle aux États-Unis.

Selon Samir Saul, la vision de la politique étrangère de Donald Trump tranche avec celle soutenue par l’establishment néoconservateur aux commandes depuis un quart de siècle aux États-Unis.

Crédit : Andrew Dallos

En 5 secondes

Deux jours avant l’investiture de Donald Trump, le professeur Samir Saul s’est penché sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient des 25 dernières années.

En campagne électorale, les propos de Donald Trump critiquant la politique étrangère de Barack Obama en Syrie, en Irak et en Libye tranchaient avec ceux d’Hillary Clinton. Mais, malgré le manque de vernis apparent de M. Trump, celui-ci a les mêmes objectifs que les précédents présidents: maintenir l’hégémonie des États-Unis dans la région. À moins de 48 heures de l’investiture de M. Trump, Samir Saul, professeur d’histoire des relations internationales à l’Université de Montréal, s’est penché sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient dans une conférence organisée par l’association Middle East and North Africa de l’UdeM et à laquelle une centaine de personnes ont assisté.

Une vision plus large

«Il faut garder à l’esprit que la politique américaine au Moyen-Orient reste une composante de la politique étrangère américaine dans le monde», a rappelé Samir Saul. En effet, les actions des États-Unis au Moyen-Orient ne peuvent être isolées de leur politique étrangère globale. Le professeur Saul a recontextualisé ainsi la venue de Donald Trump dans l’histoire des 25 dernières années.

Au tournant des années 90, la chute de l’URSS ouvre la porte à l’établissement des États-Unis comme seule et unique superpuissance mondiale. Le gouvernement américain adopte alors une série de mesures visant à établir son hégémonie sur tous les plans (économique, idéologique, militaire et politique). La guerre en Irak est l’acte fondateur de l’affirmation de la puissance des États-Unis, et un système se met en place: formations de coalitions, instrumentalisation du Conseil de sécurité de l’ONU, diabolisation de l’ennemi, sanctions contre les pays récalcitrants.

Sous George W. Bush, les États-Unis interviennent en Irak, en Libye et en Afghanistan. Mais ces diverses actions américaines au Moyen-Orient visent surtout à déstabiliser la Russie, grand adversaire des États-Unis, a expliqué M. Saul. «La cible ultime, c’est la Russie. En créant le désordre autour de la Russie, on veut l’affaiblir […] La Russie reste le gros morceau qui échappe aux États-Unis.» Or, 25 ans plus tard, force est de constater l’échec de cette stratégie: les États-Unis s’avèrent incapables de contrôler les pays conquis, et la Russie tient le coup. Elle en ressort même plus forte grâce à l’établissement de liens avec la Chine.

Trump contre l’establishment

Samir Saul

Crédit : Amélie Philibert

Deux choix s’offrent alors aux États-Unis: provoquer la Russie jusqu’à l’affrontement militaire ou changer de politique et dialoguer avec elle. C’est ce deuxième choix que le futur président promeut. «Comme Obama l’avait fait en 2008, Trump conclut que la politique doit changer. Mais il croit qu’il faut cesser les conflits avec la Russie parce que les États-Unis ne peuvent affronter la Russie et la Chine», a souligné M. Saul.

Cette méthode, combinée avec le renforcement de l’économie nationale, est pure hérésie pour l’establishment, a dit le professeur. «Dans les médias, on comprend qu’il y a une féroce bataille au sommet du gouvernement américain: rumeurs de trahison, piratage des serveurs du Parti démocrate, parfums de chantage… On assiste à un véritable lavage de linge sale en public. Comment expliquer ce phénomène? Il faut comprendre que la vision de la politique étrangère de Trump tranche avec celle soutenue par l’establishment néoconservateur aux commandes depuis un quart de siècle aux États-Unis», a constaté Samir Saul.

Vers une hégémonie traditionnelle

La principale tactique du prochain président serait donc d’abandonner la politique de regime change largement adoptée dans les dernières décennies. Ces changements de régime (c’est-à-dire le renversement des pays récalcitrants pour mettre à leur tête des dirigeants plus malléables) sont la base même de la politique étrangère américaine et permettent aux États-Unis de profiter des richesses du monde et de vivre au-dessus de leurs moyens. Mais ces changements de régime engendrent le chaos, chaos qui se répand en Occident: réfugiés, terrorisme.

Donald Trump espère plutôt imposer les volontés américaines à la pièce en traitant avec chaque pays: on retourne ainsi à un hégémonisme de type classique. Mais l’objectif final reste le même que sous George W. Bush et Barack Obama, c’est-à-dire le maintien de l’hégémonie américaine, a fait remarquer le professeur Saul: «Derrière le vacarme, il y a un continuum dans la politique étrangère américaine. C’est la même politique, mais nettement plus affirmée chez Trump.»

Prises de bec publiques, absence de décorum: le rejet de la vision néoconservatrice fait des étincelles. «C’est une grande manœuvre historique diplomatique peu susceptible de réussir, croit M. Saul. Pour que Trump réussisse, il devra concéder beaucoup à la Russie: démantèlement de l’OTAN, retrait complet des États-Unis du Moyen-Orient…» Les enjeux sont énormes. «On verra bien s’il pourra terminer son mandat», a conclu Samir Saul.

Catherine Couturier
Collaboration spéciale