Tuer au nom de l’honneur!

  • Forum
  • Le 23 janvier 2017

  • Dominique Nancy
Depuis 2010, la DPJ de Montréal a reçu une soixantaine de signalements soupçonnés d'être liés à la violence fondée sur l'honneur.

Depuis 2010, la DPJ de Montréal a reçu une soixantaine de signalements soupçonnés d'être liés à la violence fondée sur l'honneur.

En 5 secondes

Les actes de violence fondés sur l’honneur sont souvent perpétrés par plusieurs membres de la famille, y compris des femmes.

La veille du 30 juin 2009, Mohammad Shafia, sa femme, Tooba Yahya, et leur fils Hamed se rendent à bord de deux voitures à Kingston Mills, en Ontario, où ils poussent l’un des véhicules au fond du canal Rideau pour simuler un accident. Les corps des trois filles Shafia et de leur belle-mère se trouvent à l’intérieur de la Nissan Sentra submergée par les eaux. Le lendemain, à 12 h 30, le père signale un accident aux autorités. Mais la supercherie est mise au jour; les femmes avaient été noyées auparavant par le père, la mère et le fils. Leur procès, suivi de leur condamnation pour meurtre sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans, a eu lieu en janvier 2012.

Évoquant les pires cauchemars, le drame de cette famille afghane installée dans la province depuis deux ans apparaît encore plus horrible quand on sait que des appels à l’aide avaient été lancés à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) par deux des sœurs. «L’affaire Shafia a mis en lumière que la violence fondée sur l’honneur est une réalité. Depuis, la DPJ a mis en place de nouvelles mesures d’intervention et conçu des outils afin de mieux reconnaître les facteurs de risque et d’agir en conséquence», indique Julia Wahba, étudiante de deuxième cycle à l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

Invitée à se joindre à une équipe de chercheurs et d’intervenants dans le cadre d’une vaste recherche entreprise en 2014 sur les «violences basées sur l’honneur», Mme Wahba a fait de ce thème l’objet de son mémoire de maîtrise, qu’elle déposera au printemps. «Mon objectif général est de comprendre les trajectoires de vie et le processus de construction identitaire des jeunes filles issues de l’immigration et de leur famille qui vivent une situation soupçonnée ou avérée de violence fondée sur l’honneur», indique-t-elle.

De la soixantaine de signalements suspectés d’être liés à ce problème que la DPJ de Montréal a reçus depuis 2010, la chercheuse a, à ce jour, recueilli et analysé les données de 11 cas pour tenter d’expliquer cette impensable violence dirigée contre les femmes qui osent enfreindre le code moral de leur culture familiale.

Ses résultats préliminaires révèlent que, dans la quasi-totalité des cas qui semblent être «liés à l’honneur», les victimes sont des filles mineures. «Un peu plus de la moitié d’entre elles appartiennent à la première génération d’immigrants et ont suivi leurs parents au Canada, mentionne l’étudiante. L’autre moitié des filles sont venues au monde au Canada de parents nés à l’extérieur du pays.»

Ce qui différencie les actes de violence fondés sur l’honneur des autres actes de violence familiale est le fait que les premiers sont prémédités. De plus, ils sont perpétrés par plusieurs membres de la famille, y compris des femmes, signale Mme Wahba. «Dans la presque totalité des cas que j’ai étudiés, plusieurs personnes étaient impliquées: le père, la mère, la fratrie ainsi que d’autres membres de la famille ou de la communauté d’appartenance. C’est une violence de groupe agréée par tout le monde, ce qui en justifie les actes.»

Une violence qui traverse plusieurs cultures et religions

Selon Julia Wahba, il ne faut pas considérer ce type de violence comme un «problème d’immigration» vécu par une communauté ou une religion, nommément les musulmans, souvent associés aux crimes d’honneur. «La violence fondée sur l’honneur a cours dans plusieurs cultures et religions. Le point commun est qu’elle est liée aux valeurs patriarcales.» Autrement dit, ce sont les pères qui transmettent cette idée de l’honneur de la famille.

Titulaire d'un baccalauréat en sociologie de l'UdeM, Julia Wahba termine présentement son projet de maîtrise en criminologie.

Tout commence par une surveillance excessive, par exemple l’interdiction de communiquer sur les réseaux sociaux, d’avoir un téléphone cellulaire ou encore d’aller à l’école. L’objectif est d’éviter que la fille puisse parler à des garçons. «La dimension sexuée est centrale dans la détermination du comportement qu’elle doit adopter, note Mme Wahba. Souvent, c’est dans le but de préserver sa virginité, car si son honneur est entaché celui du patriarche et de sa famille au complet est touché par les qu’en-dira-t-on. Or, une fois que l’honneur de l’homme est sali, le clan se sent forcé de faire quelque chose pour le laver de peur que sa réputation soit à jamais ternie.»

Son étude sort de l’ombre la diversité des formes de violence que sont susceptibles de subir les jeunes filles. De méthodes éducatives déraisonnables aux gestes à caractère sexuel, la violence dénoncée se traduit aussi par des actes de dénigrement, des sévices corporels, des menaces, elle est verbale, familiale ou conjugale.

Les sévices ne sont pas restreints à un seul membre de la famille. «Dans la majorité des cas, lorsqu’il y a une victime, on peut s’attendre à ce qu’au moins une autre personne de la fratrie fasse l’objet d’un signalement pour lequel un dossier est ouvert à la DPJ», affirme la chercheuse.

De l’Égypte à l’UdeM

Originaire d’Égypte, Julia Wahba a immigré avec sa famille au Québec à l’âge de 11 ans. «Heureusement, ce n’était pas en plein hiver», dit-elle à la blague. Plus sérieusement, elle confie avoir connu au début quelques moments difficiles. «Je suis arrivée ici alors que j’entrais au secondaire. En plus du choc culturel, il y a eu beaucoup d’adaptation sur les plans scolaire et identitaire.» 

Mais là s’arrête la comparaison avec son sujet d’étude. Elle, elle a pu compter sur le soutien de ses parents, qui ont choisi le Canada pour le bien-être de leurs enfants. Elle a grandi dans une famille qui s’est bien intégrée à son pays d’accueil.

Titulaire d’un baccalauréat en sociologie de l’Université de Montréal, Julia Wahba termine présentement son projet de maîtrise sous la direction de Marie-Marthe Cousineau et Estibaliz Jimenez, professeures respectivement à l’École de criminologie de l’UdeM et au Département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières. L’étudiante présentera le 10 février à l’UdeM les résultats préliminaires de son étude à un colloque axé sur la violence faite aux femmes.

Des outils et de la formation

Depuis le cas Shafia, les DPJ se sont inspirées de ce qui se fait ailleurs en matière de crimes d'honneur, notamment au Royaume-Uni. Elles se sont munies d’une grille d’indicateurs de risque et d’un guide d’accompagnement. «La grille comprend une vingtaine d’indicateurs de risque de violence fondée sur l’honneur et s’adresse à tout intervenant qui travaille auprès de victimes potentielles, indique Julia Wahba. Elle permet de poser des questions sur la dynamique et la structure familiales, les formes de violence et les menaces, le cheminement de la victime soupçonnée ou avérée, l’évolution des actes de violence et des évènements, ainsi que sur le processus d’intervention.»

Les intervenants reçoivent aussi maintenant une formation spéciale pour répondre aux appels des jeunes filles menacées, mais aussi pour amener des changements de mentalité et de comportement chez les parents.