Une étudiante veut réhabiliter le carcajou, ce «glouton» mal connu

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  • Le 3 février 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Le carcajou est un mustélidé principalement charognard.

Le carcajou est un mustélidé principalement charognard.

Crédit : Thinkstock

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La biologiste Morgane Bonamy souhaite réhabiliter le carcajou, un animal que la population craint à tort.

«Féroce», «agressif», «dangereux pour l’homme»… Voilà des qualificatifs que les gens accolent naturellement au carcajou (Gulo gulo), un carnassier qui vit dans les régions nordiques. «C’est un animal grandement méconnu», soupire la biologiste Morgane Bonamy, étudiante au doctorat en géographie à l’Université de Montréal, qui a entrepris une vaste étude sur ce mammifère à la réputation sulfureuse.

Originaire de France, Mme Bonamy s’estime très chanceuse d’avoir aperçu un individu sauvage de cette espèce disparue du Québec depuis près de 40 ans – le dernier carcajou a été tué par un chasseur en 1978. C’était dans les Territoires du Nord-Ouest en 2014. «J’accompagnais une équipe de recherche du gouvernement territorial qui étudiait la répartition de l’espèce, raconte-t-elle. Nous l’avons surpris alors qu’il s’alimentait sur une carcasse de caribou.»

Morgane Bonamy

Crédit : Amélie Philibert

Le carcajou (son nom anglais wolverine est également celui d’un personnage de fiction violent et irascible de la série des X-Men) a inspiré des histoires terrifiantes qui n’ont jamais cessé de s’amplifier dans la tradition orale. Pourtant, c’est un omnivore opportuniste, charognard à l’occasion, qui fuit instinctivement la présence humaine. «Il n’est guère plus gros qu’un chien husky. Pourtant, les gens le croient de la taille d’un ours et aussi dangereux… sinon plus», s’amuse l’étudiante, qui est allée de surprise en surprise quand elle a questionné des Canadiens d’un océan à l’autre sur leurs connaissances zoologiques à propos de cette espèce.

Elle ne craindrait aucunement d’en croiser un au détour d’un sentier dans la taïga ou dans la toundra, ses écosystèmes de prédilection. Le carcajou ne s’attaque pas à l’humain. «Aucune attaque n’a été rapportée dans la littérature scientifique, à l’exception des confrontations avec les trappeurs…» Quoi qu’il en soit, ses chances d’en voir un sont très réduites, car l’odorat très fin de cet animal capable de repérer de la nourriture à des dizaines de kilomètres l’aura prévenu de sa présence.

Didactique de zoo

De nombreuses mentions d’observation de carcajous (actuellement «espèce en péril» au Québec) sont transmises annuellement au ministère québécois des Forêts, de la Faune et des Parcs, mais aucune n’a été confirmée. «On croit en avoir vu dans la région de la Baie-James. Ce serait vraisemblable, car on sait qu’il y en a dans le nord de l’Ontario et tout indique que l’animal pourrait migrer vers l’est. Mais on n’a pas de preuves tangibles telles que des pistes ou des échantillons de tissu», explique la biologiste, qui a aussi étudié les ours en Italie et les spermophiles en Alberta.

Pourtant, n’importe qui peut apercevoir chaque jour deux carcajous au Lac-Saint-Jean… à condition d’acquitter le prix d’entrée au Zoo sauvage de Saint-Félicien. C’est là qu’une partie de la recherche de terrain de Mme Bonamy s’est déroulée. L’été dernier, 340 personnes (200 adultes et 140 enfants) ont répondu à des questionnaires sur le carcajou avant leur visite. Elles se sont montrées ignorantes sur cette espèce avec un taux de succès de 30 % à des questions comme «Que mange le carcajou?», «Dans quel pays le trouve-t-on?», «Quel est son poids?». Les répondants ont également eu de la difficulté à le distinguer en photo des pékan, martre, blaireau, mouffette et… orang-outan.

Cette ignorance ne concerne pas la seule population québécoise fréquentant les jardins zoologiques. Mme Bonamy a distribué des questionnaires semblables dans des écoles des Territoires du Nord-Ouest entre 2014 et 2016, notamment, et a obtenu des résultats similaires. «Le fait que c’est un animal difficile à voir contribue possiblement à ce qu’il soit méconnu», dit la doctorante.

Réhabiliter le carcajou

D’où lui vient cette réputation peu enviable? Le carcajou est surnommé «glouton» et devil bear («ours du diable») en anglais. En partie à cause de sa démarche et de sa silhouette trapue, de ses griffes acérées et de ses crocs proéminents. Mais aussi parce que sa présence ne passe pas inaperçue. «Il s’est introduit dans des camps de chasse pour se nourrir et sa visite s’apparente à un saccage parfois impressionnant. Ce qui n’aide pas sa cause, c’est qu’il a l’habitude de déposer un musc à l’odeur nauséabonde sur la nourriture qu’il veut garder en réserve.»

Le carcajou «n’est pas un bon chasseur, dit le site du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec dans un rapport sur une éventuelle réintroduction de l’espèce, mais il peut parfois tuer un caribou ou un orignal ralenti par la neige ou la maladie. Il s’alimente également de campagnols, lièvres, insectes, œufs, oiseaux, poissons, fruits, racines et parfois de castor, renard, porc-épic. Son odorat très développé lui permet de trouver de la nourriture cachée sous la neige ou à de grandes distances.»

Sans être abondant, il a longtemps été présent sur le territoire. Les registres mentionnent de 10 à 20 captures par an dans les années 20. En 1974, 14 peaux de carcajou étaient recensées par les trappeurs. Un nombre qui a diminué jusqu’à zéro en 1980.

Mme Bonamy serait favorable à une initiative de réintroduction de l’espèce, car le nord du Québec lui convient à merveille. «Mais, pour que ce projet fonctionne, on doit s’assurer que la population est prête. Manifestement, il y a un travail d’éducation à faire», indique-t-elle.

Son doctorat, qu’elle entend terminer d’ici un an, servira cette cause. Sa formation de biologiste lui a été profitable dans ce projet qui s’inscrit dans un courant de «géographie culturelle».

  • Surnommé « glouton », le carcajou a une mauvaise réputation. Pourtant, les attaques sur l’humain sont rarissimes.

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