Une étudiante enquête sur la propagande de l’État islamique

  • Forum
  • Le 6 février 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les islamistes branchés de l'État islamique privilégient Twitter pour diffuser leur propagande.

Les islamistes branchés de l'État islamique privilégient Twitter pour diffuser leur propagande.

En 5 secondes

Une étudiante documente la propagande terroriste diffusée sur les réseaux sociaux dans son doctorat en criminologie.

Valentine Crosset

Crédit : Amélie Philibert

«Participez à la guerre médiatique contre les croisés […] 50 % de la guerre se fait médiatiquement, téléchargez, uploadez et partagez un maximum», pouvait-on lire récemment sur Twitter dans un message du groupe armé État islamique.

Twitter est une des plateformes préférées du groupe terroriste, fait remarquer Valentine Crosset, étudiante au doctorat en criminologie à l’Université de Montréal. Selon les recherches menées par l’Institut Brooking, rapporte-t-elle, on a répertorié plus de 46 000 comptes Twitter qui ont diffusé des messages de sympathisants de l’État islamique entre septembre et décembre 2014. «Facebook a aussi été utilisé pour la propagande, mais les administrateurs de ce réseau ont rapidement réagi en fermant des comptes. Twitter est également intervenu, mais beaucoup plus tardivement», dit-elle.

L’abonné à ce type de comptes est redirigé vers des images de guerre, de décapitation et de torture, mais aussi vers la revue électronique Dar Al-Islam, qui fait l’éloge des responsables des attentats meurtriers perpétrés en Belgique et en France en 2016. L’utilisateur peut également être en contact avec la propagande officielle du groupe. Rumiyah, une autre revue électronique, incite les sympathisants à répandre le sang des infidèles: «Cela inclut l'homme d'affaires roulant vers son travail en taxi, les jeunes adultes en train de faire du sport dans un parc et le vieil homme faisant la queue pour acheter un sandwich. Et en effet, même le sang de l'infidèle vendant ses fleurs aux badauds dans la rue derrière son étal est bon à répandre.»

Cette propagande est typique du groupe terroriste, qui utilise à profusion Internet depuis 2006 pour rayonner en Occident. 

À la recherche des djihadistes

«Son principal objectif est le recrutement de combattants, mais cette diffusion sert aussi la recherche de financement et la propagation du message djihadiste», explique la doctorante belge, qui a fait des études en psychologie avant de se tourner vers la criminologie en 2013. Sa recherche est menée sous la direction de Benoit Dupont et Samuel Tanner, professeurs à l’École de criminologie de l'UdeM.

Quelques mois après avoir réussi son examen de synthèse, Valentine Crosset s’est lancée dans une audacieuse enquête sur l’utilisation des réseaux sociaux par les djihadistes de l’État islamique afin de se constituer une base de données. Récemment, elle a recensé quelque 300 comptes Twitter liés de près ou de loin aux activités des terroristes. En quelques semaines à peine, ces comptes ont été repérés et fermés par les administrateurs. Heureusement, elle avait enregistré des captures d’écran…

Son approche est de type «observation non participante». Elle a créé un site neutre à partir duquel elle lit les messages de propagande qui circulent sans en produire elle-même. Il ne s’agit pas d’une fausse identité, car son étude se déroule en toute transparence. Cette veille technologique exige d’elle une assiduité de tous les instants, car les propagandistes sont traqués. «Ça bouge très vite. Tandis que je vous parle, plusieurs messages ont peut-être été interceptés», lance-t-elle, impatiente de retrouver son ordinateur.

Très habiles pour déjouer les barrières et filtres mis en place pour limiter la diffusion de propos haineux ou incitant au crime, qui demeurent proscrits dans la plupart des législations, les «relationnistes» de l’État islamique adaptent constamment leurs stratégies. Actuellement, le recours au réseau de messagerie cryptée Telegram semble prendre de l’ampleur au détriment de Twitter.

Il n’est pourtant pas si facile de se connecter à un réseau terroriste. Valentine Crosset en a fait l’expérience au début de sa recherche. Le symbole arabe du groupe terroriste est facilement reconnaissable par les moteurs de recherche et il entraîne rapidement la suppression du site qui l’héberge. Les sympathisants doivent être un peu plus subtils. La doctorante donne comme exemple le contenu d’un abonné Twitter dont la page d’accueil montre un chat endormi. La lecture de ses publications casse rapidement cette image de naïveté.

Les gouvernements doivent-ils agir pour stopper la diffusion électronique de la propagande des terroristes? Question difficile, concède l’étudiante de 26 ans. La France est le pays qui est allé le plus loin et le plus vite avec une loi sur le renseignement adoptée en 2014, mais elle s’est attiré de vives critiques en matière d'efficacité et de liberté d'expression. 

Mieux comprendre

Pourquoi effectuer ces recherches? Pour mieux comprendre comment les groupes terroristes utilisent les réseaux sociaux et maintiennent leur visibilité. «Avant de commencer mon doctorat, j’ai été tentée par une recherche sur les mécanismes de la radicalisation. Je demeure intéressée par ce sujet, mais à un autre niveau. Je souhaite faire une ethnographie virtuelle de ce phénomène.»

En tout cas, il semble que les images de décapitations en direct ne soient pas les plus faciles à trouver. L’organisation met l’accent sur des thématiques d’ordre économique ou communautaire (comme ses contributions aux travaux publics), sans oublier les triomphes militaires. La composante religieuse est également présente.

Les réseaux sociaux sont devenus un nouveau champ de bataille. Cela marque un changement de paradigme pour des terroristes qui ont longtemps recherché la clandestinité. «L’État islamique, écrit Valentine Crosset, a donc préféré sacrifier le secret au bénéfice d’une plus grande publicité. Outre la mobilisation massive dont l’organisation bénéficie, cette communication extensive s’adressant à l’audience la plus large possible a permis de nourrir des initiatives individuelles. Certaines personnes deviennent tellement absorbées par ces récits qu’elles en viennent à tuer au nom de l’État islamique.»

Une recherche a permis de conclure que la plupart des auteurs d’une vingtaine d’attaques associées à l’État islamique en 2015 avaient consommé la propagande du groupe terroriste en ligne.