Des galets cassés donnent des indices sur les rites funéraires paléolithiques

Pièces de galets marins remontées lors de l'analyse.

Pièces de galets marins remontées lors de l'analyse.

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Des chercheurs du Canada, des États-Unis et d’Italie démontrent que les peuples du Paléolithique supérieur ont utilisé des spatules en pierre pour marquer les corps des défunts avec de l’ocre

L’homme pourrait avoir «tué» rituellement des objets pour leur retirer leur pouvoir symbolique environ 5000 ans plus tôt que ce qu’on croyait jusque-là, indique une nouvelle étude internationale qui porte sur des galets marins provenant d’un lieu de sépulture en Italie daté du Paléolithique supérieur.

Des chercheurs de l’Université de Montréal, de l’Université d’État de l’Arizona et de l’Université de Gênes ont examiné 29 fragments de galets venant de la grotte des Arene Candide, située au bord de la Méditerranée, en Ligurie. Dans l’étude qu’ils ont publiée le 18 janvier dernier dans la revue en ligne Cambridge Archaeological Journal, ils ont conclu que les galets plats et oblongs avaient été ramassés sur la plage il y a près de 12 000 ans et qu’ils avaient servi de spatules pour appliquer de la pâte d’ocre sur des défunts avant d’être cassés et jetés.

L’intention pourrait avoir été de «tuer» les outils en les «déchargeant de leur pouvoir symbolique», puisque ces objets avaient été en contact avec des morts, explique le coauteur de l’étude Julien Riel-Salvatore, professeur agrégé d’anthropologie à l’UdeM, qui a dirigé l’excavation sur le site d’où proviennent les galets.

La grotte des Arene Candide est grande comme une patinoire de hockey et renferme une nécropole constituée de près de 20 individus adultes et enfants. Elle se trouve environ à 90 m au-dessus de la mer dans une falaise abrupte qui surplombe une carrière de calcaire. Ayant été fouillée minutieusement pour la première fois dans les années 40, la grotte est considérée comme un lieu de référence pour l’étude des périodes néolithique et paléolithique en Méditerranée occidentale. Or, jusqu’à présent, personne n’avait encore examiné les galets cassés.

Morceaux conservés tels des talismans

«Si notre interprétation est juste, les premières fragmentations intentionnelles d’objets réalisées dans le cadre de rituels ont eu lieu jusqu’à 5000 ans plus tôt que ce qu’on pensait, dit l’auteure principale de l’étude, Claudine Gravel-Miguel, candidate au doctorat à la School of Human Evolution and Social Change de l’Université d’État de l’Arizona. Les autres preuves les plus anciennes remontent à la période néolithique en Europe centrale, il y a environ 8000 ans. Nos preuves datent d’il y a 11 000 à 13 000 ans, quand les habitants de la Ligurie étaient encore des chasseurs-cueilleurs.»

Aucun autre morceau des galets cassés n’a été retrouvé, ce qui amène les chercheurs à supposer que les moitiés de galet manquantes ont été conservées tels des talismans ou des souvenirs. «Elles ont pu représenter un lien avec le défunt, de la même manière qu’aujourd’hui certaines personnes gardent une partie d’un objet ayant appartenu à un ami décédé ou déposent un objet dans la tombe d’un être cher, précise Julien Riel-Salvatore. C’est le même type de lien émotif.»

Entre 2008 et 2013, les chercheurs ont soigneusement excavé la partie de la grotte des Arene Candide qui se trouve immédiatement à l’est du site des fouilles d’origine. Pour ce faire, ils ont utilisé de petites truelles et des instruments dentaires, puis ont réalisé une analyse microscopique des galets trouvés sur place. Ils ont aussi fouillé les plages des environs à la recherche de galets semblables qu’ils ont cassés pour voir s’ils ressembleraient aux autres, essayant ainsi de déterminer si les galets avaient été brisés délibérément.

  • Claudine Gravel-Miguel, accompagnée de l'archéologue Vitale Stefano Sparacello, lors d'une fouille dans la grotte des Arene Candide en 2011.

  • Intérieur de la grotte des Arene Candide.

  • Maniement probable d'un galet de quatre centimètres.

  • La falaise au-dessus de l'entrée de la grotte de l'Arene Candide.

  • L'entrée de la Caverne delle Arene Candide.

  • Vue sur la Méditerranée depuis l'entrée de la grotte de l'Arene Candide.

Une grande signification

«Cela permet de démontrer le potentiel d’interprétation sous-évalué des galets cassés, conclut la nouvelle étude. Les programmes de recherche sur les sépultures paléolithiques ne doivent pas se limiter aux inhumations, mais aussi s’intéresser explicitement aux matériaux découverts dans les dépôts environnants, car, comme nous l’avons montré ici, des artéfacts aussi simples que des galets cassés peuvent parfois nous aider à révéler de nouvelles pratiques de rites funéraires préhistoriques.»

Les conclusions de l’étude pourraient avoir des incidences sur les recherches menées dans d’autres sites paléolithiques où des galets peints à l’ocre ont été mis au jour, comme les sites aziliens des Pyrénées dans le nord de l’Espagne et le sud de la France. Les galets cassés recueillis au cours des excavations ne sont souvent pas examinés. Il peut donc être utile de retourner sur place pour leur porter une plus grande attention, mentionne Julien Riel-Salvatore.

«Historiquement, les archéologues n’ont pas vraiment étudié ces objets. Quand ils les voient sur un site, ils se disent généralement “Oh, voilà un galet ordinaire” et ils s’en débarrassent avec le reste des sédiments, souligne-t-il. Nous devons commencer à considérer ces objets qu’on surnomme souvent des cailloux. Certaines choses qui peuvent sembler naturelles pourraient en réalité avoir une grande signification artéfactuelle.»

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