«Ton père est un salaud!»

  • Forum
  • Le 10 février 2017

  • Dominique Nancy
Dans une dynamique d’aliénation parentale, un trouble oppositionnel chez l'enfant peut amplifier les attitudes de rejet à l’égard du parent non allié.

Dans une dynamique d’aliénation parentale, un trouble oppositionnel chez l'enfant peut amplifier les attitudes de rejet à l’égard du parent non allié.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Les séparations conflictuelles exposent parfois les enfants à la manipulation, mais le lavage de cerveau n’est pas la seule source du trouble engendré.

Sylvie et Marc se séparent. Louis, leur fils de quatre ans, partage son temps entre les deux domiciles. Rapidement, Sylvie dresse Louis contre son ex-conjoint en critiquant tout ce qu’il fait. Elle prétend que Marc ne s’occupe pas bien de leur fils, qu’il crée chez lui de l’anxiété, qu’il est rigide et négligent… Louis devient de plus en plus agressif envers son père. Il dit qu’il le déteste et qu’il ne veut plus le voir. Il le rejette.

Cet exemple décrit ce que le pédopsychiatre américain Richard Gardner a défini en 1985 pour la première fois comme le syndrome d’aliénation parentale. «Il s’agit d’un trouble dont souffre l’enfant qui est caractérisé par l’alliance que forge celui-ci avec un parent et, simultanément, par le rejet injustifiable de l’autre parent», explique Hubert Van Gijseghem, psychologue et professeur titulaire retraité de l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal.

Ce problème, qu’on nomme quelquefois «syndrome de Médée», d’après la figure mythique de la mère infanticide, guetterait 10 % des enfants déchirés par une séparation parentale. Il expose l’enfant à des dangers menaçant son équilibre personnel et l’évolution de sa personnalité. «Trop longtemps, on a maintenu l’idée que la seule source du trouble résidait dans la malveillance du parent allié qui instrumentalise l’enfant pour atteindre l’autre parent», affirme M. Van Gijseghem. Cela peut se produire, admet-il, mais ce n’est pas la majorité des situations. Selon lui, la réalité est rarement «ou blanche ou noire». Il y aurait plusieurs facteurs en jeu.

Au cours de sa pratique de plus de 50 ans, cet expert psycholégal en matière familiale a été amené à reconnaître ce type de trouble chez les enfants. «Dans nombre de cas, on peut désigner d’autres sources encore plus importantes, par exemple des caractéristiques psychologiques et même tempéramentales de l’enfant lui-même», rapporte-t-il dans un article que publie le dernier numéro de la Revue de psychoéducation. Dans ce texte de la rubrique «Controverses», Hubert Van Gijseghem n’hésite pas à montrer du doigt certaines interventions judiciaires et cliniques qui, «plutôt que de résoudre le trouble, risquent de l’intensifier».

Un lavage de cerveau?

Bien que le trouble de l’aliénation parentale soit cliniquement connu, peu de recherches ont porté sur le phénomène. Ce qui peut expliquer pourquoi il ne figure pas dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Selon le psychologue, le ressentiment d’un parent envers l’autre est susceptible de contribuer au développement d’un tel trouble. Toute action peut être utilisée pour servir sa croisade. L’objectif est clair: faire payer l’autre! Mais rares sont les situations où le parent allié est seul responsable. En fait, il est assez fréquent que le parent rejeté dénigre aussi l’autre parent, qui fait lui-même l’objet de médisances.

Dans ce contexte, l’enfant peut ressentir le besoin «de réparer le parent qu’il perçoit endommagé». «Il lui exprimera son amour indéfectible pour ne pas dire exclusif: il fera la moue quand l’autre parent téléphone ou il se montrera réticent sinon malheureux quand approchent le jour et l’heure où il doit le rejoindre, souligne M. Van Gijseghem. Ce jeu réparateur risque de dramatiser dans l’esprit du parent inquiet sa suspicion.»

On est loin ici d’un lavage du cerveau fait intentionnellement par un des parents. «C’est une conception plutôt caricaturale de l’aliénation parentale», déplore M. Van Gijseghem. Il rappelle que plusieurs facteurs renvoient à la personnalité et au tempérament de l’enfant. Un attachement exagéré, l’anxiété de séparation, la difficulté de s’adapter à des situations nouvelles et les problèmes oppositionnels sont autant de variables qui peuvent participer à l’installation du trouble. «Pour peu que l’un des parents séparés exerce des influences aliénantes, ces variables auront un effet selon la mesure de la suggestibilité des enfants concernés», indique le psychologue.

Dans le cas d’un trouble oppositionnel avec provocation, le risque est nettement accru. «Le fait que les deux parents séparés n’appliquent pas les mêmes règles augmente le risque que le plus complaisant des deux soit élu comme l’allié par l’enfant et que l’autre devienne la cible de ses comportements d’opposition, remarque-t-il. Dans une dynamique d’aliénation parentale, le trouble oppositionnel peut sérieusement amplifier les attitudes de rejet à l’égard du parent non allié.»

Avec les meilleures intentions du monde

Mais comment un parent peut-il en venir à manipuler son enfant en sachant que cela est néfaste pour lui? «Difficile à dire, répond Hubert Van Gijseghem. Certains spécialistes parlent de la personnalité fragile du parent allié, voire d’un déséquilibre mental. Cela ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique.»

Dans sa pratique clinique, M. Van Gijseghem a traité peu de cas pathologiques d’aliénation parentale. Il a plutôt rencontré des parents victimes de l’effet Rosenthal. Ce phénomène décrit pour la première fois en 1976 fait référence à un comportement universel: les idées préconçues fonctionnent comme une hypothèse. Le parent qui a des craintes au sujet de son ex-conjoint, par exemple quant aux risques liés à la sécurité de l’enfant, verra celles-ci devenir graduellement des certitudes, car il ne relève que les indices qui confirment son inquiétude. En revanche, les éléments qui contredisent son hypothèse ne sont pas perçus. «L’effet Rosenthal est probablement le plus puissant contributeur à l’aliénation parentale, note le psychologue. Ce parent allié, la plupart du temps de bonne foi, finira par exercer des influences aliénantes parce qu’il est maintenant persuadé que, ce faisant, il protège son enfant contre l’inadéquation de l’autre parent.»

Ce type d’histoire est d’autant plus tragique que souvent le parent rejeté finit par aller sonner à l’improviste chez l’ex-conjoint pour manifester sa frustration. Et le scénario se conclut fréquemment au poste de police, raconte Hubert Van Gijseghem. «Le parent frustré est arrêté et accusé de voie de fait, il reçoit un interdit de contact et il attend son procès au criminel. Voilà les allégations du parent allié confirmées à tort, tandis que le parent rejeté revêt dorénavant le statut de parent dangereux.»

Le fonctionnement judiciaire n’est pas épargné par le professeur, qui le considère parfois comme contreproductif en raison de sa lenteur. «Cela est dû en partie au principe de précaution, qui oblige les juges d’aller d’une ordonnance intérimaire à l’autre en raison d’éventuelles implications d’autres juridictions ou de l’attente d’expertises et de contre-expertises, écrit-il. Ainsi, il n’est pas rare que l’enfant qui avait huit ans au début des procédures en ait douze à la fin. Souvent, le train est alors passé en ce qui a trait à ses chances de “guérir” du trouble d’aliénation parentale.»

Heureusement, conclut M. Van Gijseghem, «les parents séparés parviennent dans la majorité des cas à préserver les enfants de leurs griefs».