«L’enfant et les sortilèges» ou le monde à l’envers…

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  • Le 15 février 2017

  • Hélène Roulot-Ganzmann
Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

L’OUM et l’Atelier d’opéra de l’Université de Montréal proposent une interprétation pour le moins originale de cette fantaisie lyrique de Maurice Ravel.

«C’est un monde de désolation, de guerre, de cauchemar, raconte le metteur en scène François Racine. Ça parle d’un enfant dans la guerre, d’un enfant victime de la guerre, alors qu’à l’origine, ce sont plutôt toutes les choses qui l’entourent qui sont ses victimes. J’ai renversé la composition. Je ne voulais pas faire une énième version rose bonbon de cette œuvre, alors je suis parti un peu en dehors du texte.»

Voilà l’interprétation de la fantaisie lyrique L’enfant et les sortilèges, composée par Maurice Ravel d’après un livret de l’auteure Colette, que proposent l’Orchestre de l’Université de Montréal (OUM) et l’Atelier d’opéra de l’UdeM.

Un parti pris rendu possible parce qu’il s’agit d’une production universitaire. Parce que les étudiants ont plus de temps pour s’approprier cette lecture plus sombre de l’œuvre, pour la discuter avec le metteur en scène.

«Nous travaillons dessus depuis le mois de novembre, explique-t-il. Dans le milieu professionnel, il y a une dizaine de jours entre le début des répétitions et la première du spectacle. C’est plus difficile de s’adapter. Ici, c’est certain qu’il y a un risque esthétique, mais on l’assume. C’est aussi le rôle d’une université que de repousser les limites.»

«Je suis très heureuse de ce parti pris, avoue Lila Duffy, chanteuse soprano qui interprète le Feu. Dans ma vie, j’aurai sans doute l’occasion de rejouer cet opéra sous l’angle du fantastique et du merveilleux. Mais, de cette façon, je ne suis pas certaine. Ça donne une profondeur aux personnages, ça met en avant un sous-texte que je n’aurais pas forcément été chercher si nous l’avions joué comme il l’est d’ordinaire. Le fait que tous les éléments, le mobilier, les animaux ne soient pas des “gentils”, des victimes, qu’au contraire ils martyrisent l’enfant… on va vraiment loin dans nos émotions. On sort les griffes, on est en colère. C’est très libérateur.»

Des morceaux de bravoure

Une colère que le chef invité de l’OUM, Alain Trudel, tente d’aller chercher lui aussi avec les musiciens.

«Plus les chanteurs sont profondément dans un rôle, plus il faut écouter parce que ça doit nous emmener nous aussi ailleurs, indique le directeur de l’Orchestre symphonique de Laval. Avec ce renversement des rôles, forcément, l’interprétation est différente. C’est subtil, ce sont des détails, mais ce sont eux qui font toute la différence.»

Et des détails qui s’ajoutent à bien d’autres, car de l’aveu même du chef, interpréter une œuvre de Ravel, c’est se confronter à ses propres limites.

«Il faut porter une attention particulière à chaque note, à chaque phrase, souligne-t-il. Il faut se demander comment on joue la note, comment on dit certaines choses, comment on les prononce, combien de temps on va rester sur une inflexion. Et puis, c’est comme si chaque instrument était un instrument soliste. Et il n’y a pas de solo facile. Ce sont tous des morceaux de bravoure. De mon point de vue, Ravel reste le meilleur orchestrateur de l’histoire de la musique.»

D’où l’intérêt de monter L’enfant et les sortilèges avec des étudiants. Cet opéra donne l’occasion à de nombreux instrumentistes et chanteurs de se faire valoir. Des instruments inusités, tels que la crécelle, font également partie de l’orchestration. Enfin, l’œuvre est composée de tableaux musicalement très différents les uns des autres.

«Ça m’obsède»

«Ravel a assimilé des cultures musicales très diverses, mentionne Camille Brault, chanteuse mezzo-soprano qui interprète l’enfant. À chaque scène, il amène une atmosphère vraiment nouvelle. J’ai beaucoup de brèves interventions. Ce sont rarement de grands sauts d’intervalles, mais en revanche, harmoniquement, ce n’est pas évident. Ça ne coule pas dans l’oreille, c’est sans cesse changeant.»

La jeune chanteuse avoue par ailleurs vivre elle aussi une expérience très particulière avec cette interprétation de l’œuvre.

«Ça m’obsède, confie-t-elle. Je dois me mettre dans la peau d’un enfant en temps de guerre, alors même que nous avons aujourd’hui, tous les jours, de telles images qui défilent sous nos yeux. On arrive dans des zones qui ne sont pas confortables. C’est ce qui fait la force de cette mise en scène.»

L’enfant et les sortilèges sera précédé de deux compositions symphoniques également de Maurice Ravel : La valse, pièce hypnotisante qui témoigne de l’attrait du compositeur français pour le monde de la danse, et Schéhérazade, trois poèmes pour voix et orchestre dont le contenu dramatique introduit à merveille l’opéra présenté en deuxième partie. Tout un parcours dans le monde de M. Ravel!

  • Crédit : Amélie Philibert
  • Crédit : Amélie Philibert
  • Crédit : Amélie Philibert

Pour en savoir plus

L’opéra L'enfant et les sortilèges, de Maurice Ravel, sera présenté les jeudi 23, vendredi 24 et samedi 25 février à 19 h 30 à la salle Claude-Champagne, 220, avenue Vincent-D'Indy, à Montréal. Billets: 25 $ et 12 $ (étudiants). En vente sur admission.com.