Fabriquer de la méthamphétamine dans sa cuisine!

  • Forum
  • Le 20 février 2017

  • Dominique Nancy
Les substances actives de la méthamphétamine sont souvent mélangées à d’autres produits dangereux, tels que de l’acide sulfurique, du détachant ou de l’antigel.

Les substances actives de la méthamphétamine sont souvent mélangées à d’autres produits dangereux, tels que de l’acide sulfurique, du détachant ou de l’antigel.

En 5 secondes

Une étudiante en criminologie s’intéresse aux méthodes de fabrication de la méthamphétamine afin de déterminer la capacité d’adaptation des criminels.

Elle est connue sous divers noms: crystal meth, ice, meth, stove top ou encore crank. Et vendue sous diverses formes: en cristaux, en poudre et en comprimés. «Elle», c’est la méthamphétamine, une drogue de synthèse addictive pouvant causer de graves lésions cérébrales. À peu près n’importe qui peut en fabriquer. Il suffit d’avoir la recette. Et pour cela aucun problème. En quelques clics, on obtient la liste des ingrédients et les différentes méthodes de production.

«Il est très facile de trouver des recettes de méthamphétamine en ligne. Il suffit d’entrer des mots clés dans la barre de recherche de Google», relate Sabrina Vidal, étudiante à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Sous la direction du professeur David Décary-Hétu, elle a analysé dans le cadre de sa maîtrise une dizaine de méthodes de fabrication, relevées sur Internet, en fonction des lois canadiennes et américaines afin de déterminer leur évolution et la capacité d’adaptation des criminels.

L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) a estimé que la production mondiale de ce type de stimulant s’élevait à 500 tonnes par an, avec plus de 24,7 millions de consommateurs âgés de plus de 12 ans. «En 2011, 12 571 laboratoires clandestins de stimulants de type amphétaminergique ont été démantelés aux États-Unis; en 2012, ce nombre était passé à 14 322, rapporte Mme Vidal. Plus de 95 % des laboratoires produisaient de la méthamphétamine, selon l’ONUDC.»

Cette drogue connaît une grande popularité en raison de sa facilité à être synthétisée comparativement au LSD, dont le processus est plus complexe, explique Sabrina Vidal. «Auparavant, il fallait avoir un mentor pour apprendre à fabriquer de la méthamphétamine. De nos jours, c’est assez facile avec Internet», dit-elle. En étudiant les informations contenues dans les formules, la chercheuse de 25 ans a démythifié les étapes de production et les produits chimiques nécessaires à la fabrication de cette drogue qui a d’abord été utilisée durant la Deuxième Guerre mondiale pour garder les troupes éveillées. Premier constat: il y a plusieurs méthodes de synthèse. Leur complexité varie selon le public cible. «Certaines ont été écrites pour les novices appelés “cuisiniers” alors que d’autres, plus sophistiquées, s’adressent aux producteurs avec de l’expérience en chimie de synthèse», signale Mme Vidal, elle-même titulaire d’un baccalauréat en biochimie de l’Université de Montréal.

Son étude révèle que les «cuisiniers» appliquent simplement les recettes, mais que les auteurs, eux, sont des personnes bien informées. Ainsi, les techniques de fabrication sont modifiées dès qu’il y a adoption de nouvelles règlementations. Par exemple, on substitue un autre fertilisant, le nitrate d’ammonium, à l’ammoniac anhydre, un produit hautement surveillé qu’emploient les fermiers. On donne aussi la façon de produire soi-même la substance. «Certaines recettes de mon échantillon semblent avoir été simplifiées à la suite de mesures législatives tandis que des étapes ont été ajoutées dans d’autres afin de permettre la production de substances “normalisées”», indique la jeune chercheuse, qui constate qu’avec les approches simplifiées on obtient de plus petites quantités de méthamphétamine et qu’elles visent probablement la consommation personnelle et non la vente à grande échelle.

Il en ressort que la législation a un effet sur les producteurs. Les actions de l’État sont suivies d’une réaction des trafiquants de drogue. «Dès qu’un produit est règlementé, certains vont chercher une solution de rechange afin de contourner la loi.» Pour éviter d’attirer l’attention lors de l’achat de substances à risque, des criminels recourent de plus en plus à des produits communs. D’autres se tournent vers des substances plus éloignées du résultat final, à partir desquelles ils reconstituent, étape par étape, les ingrédients nécessaires à la recette de base. «Cela montre que les auteurs de recettes doivent avoir un certain niveau de connaissances, note l’étudiante. Ces informations diffusées sur le Web constituent un vecteur de propagation de stratégies d’adaptation.»

De l’acide sulfurique et de l’antigel

La production de méthamphétamine, popularisée par la série américaine Breaking Bad, s’étend à travers le monde. Comme le réalise le personnage principal de la télésérie. Un professeur de chimie atteint d’un cancer se met à «cuisiner» de la méthamphétamine dans une caravane motorisée. Il découvre au fil des saisons l’ampleur d’une industrie tenue par les cartels mexicains.

Depuis les années 90, plusieurs petits laboratoires clandestins ont éclos aux États-Unis. Les chimistes du dimanche travaillent dans leur cuisine et utilisent différents dérivés comme des pilules pour en extraire les substances actives. Celles-ci sont souvent mélangées à d’autres produits dangereux, voire mortels, tels que de l’acide sulfurique, du détachant ou de l’antigel pour augmenter l’effet euphorisant.

Pour Sabrina Vidal, Internet comme source de données criminologiques est une ressource pertinente qui mérite d’être mieux exploitée par les chercheurs. Dans son doctorat qu’elle poursuit présentement à l’UdeM, elle entend se concentrer sur les producteurs de drogue et cibler des forums de discussion. Quels sont les profils et les carrières criminelles des producteurs? Sont-ils des chimistes qui consomment ou sont-ils simplement intéressés par le gain financier? C’est ce que sa recherche permettra de savoir.

Les données sont attendues dans cinq ans…