Profiter de la lutte contre la corruption

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Selon des chercheurs théoriciens des jeux, les gouvernements s'enrichissent quand les ONG s'unissent pour lutter contre la corruption qui les entache.

Il est logique que les organisations non gouvernementales (ONG) s’associent pour lutter contre la corruption des gouvernements; cela leur permet d’obtenir de meilleurs résultats. Mais saviez-vous que cela sert aussi les intérêts du gouvernement corrompu?

C’est la conclusion surprenante d’une nouvelle étude sur la théorie des jeux menée par des chercheurs de HEC Montréal et publiée dans le numéro de janvier de la revue Mathematical Social Sciences.

«Intuitivement, on peut penser que les organisations de la société civile obtiennent de meilleurs résultats si elles coopèrent», indiquent Fabien Ngendakuriyo et Georges Zaccour, chercheurs au Groupe d’études et de recherche en analyse des décisions (GERAD) et coauteurs de l’étude. Parallèlement, on peut «s’attendre à ce qu’un gouvernement prédateur préfère être confronté à des organisations de la société civile non coordonnées, poursuivent-ils. Mais c’est loin d’être vrai».

Les chercheurs notent qu’un «gouvernement corrompu aura tout intérêt à ce que […] les organisations de la société civile coopèrent. […] Il préférera voir que ses citoyens consacrent une grande partie de leur temps à des activités productives, car cela augmente considérablement ses gains».

Georges Zaccour, professeur au Département de sciences de la décision de HEC Montréal, explique pourquoi. «C’est toujours un compromis. Les ONG sont plus fortes lorsqu’elles coopèrent les unes avec les autres, mais, en même temps, plus elles coopèrent, plus elles deviennent efficaces, ce qui laisse une plus grande latitude au gouvernement corrompu pour puiser dans les coffres.»

Selon le chercheur, «quand les mesures anticorruption fonctionnent bien, elles créent de la richesse pour tout le monde, y compris, paradoxalement, pour le gouvernement, car il a une certaine mainmise sur cette richesse, lui aussi».

À qui profite la coopération?

Pour concevoir leur jeu, les chercheurs ont élargi une ancienne étude, réalisée en 2013, qui établissait une interaction continue à long terme entre le gouvernement et la société civile. Ils ont donné au gouvernement le rôle de «l’autorité» et à deux ONG le rôle de deux subordonnés pouvant se concurrencer ou coordonner leurs stratégies pour lutter contre la corruption du gouvernement. L’objectif était de déterminer si la coopération entraînait des résultats plus favorables et pour qui.

Il s’avère que la coopération est bénéfique autant pour l’autorité que pour les subordonnés. La preuve réside dans la formule mathématique longue de plusieurs pages que Georges Zaccour et Fabien Ngendakuriyo ont utilisée pour modéliser leur jeu et le tester.

«Pour le moment, notre travail est purement théorique, signale Georges Zaccour. Les prochaines étapes consisteront à déterminer si nous pouvons valider nos résultats par des cas concrets pouvant être justifiés sur le plan qualitatif.»

Les modèles mathématiques comme laboratoire

Georges Zaccour attribue l’idée du jeu à Fabien Ngendakuriyo. Cette idée est venue de l’intérêt théorique du jeune chercheur, originaire du Burundi, pour la corruption des gouvernements alors qu’il étudiait à l’Université catholique de Louvain, en Belgique.

C’est là qu’il a fait ses études supérieures de 2005 à 2011 et qu’il a obtenu un doctorat en sciences économiques avant de venir à Montréal pour entreprendre des recherches au GERAD. Depuis 2013, il travaille comme analyste de recherche (Afrique de l’Est) pour la Banque mondiale en Tanzanie.

Situé à l’Université de Montréal, le GERAD rassemble quelque 70 mathématiciens, informaticiens et autres experts de HEC Montréal, de Polytechnique Montréal, de l’Université McGill et de l’UQAM. «Pour nous, les mathématiques sont un instrument», dit Georges Zaccour, également titulaire de la Chaire de théorie des jeux et gestion.

«D’habitude, ce sont les économistes et les scientifiques politiques qui s’intéressent à la corruption et à ses conséquences. Notre approche consiste à illustrer la corruption sous la forme d’un jeu pour en tirer des conclusions.»

C’est la façon de faire des chercheurs comme lui, déclare-t-il.

«En sciences sociales, nous n’avons pas de laboratoires comme les physiciens et les chimistes. Notre laboratoire, ce sont les modèles mathématiques, et nous utilisons ces modèles pour déduire des résultats.»

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