Le niqab ne faciliterait pas la détection du mensonge en cour

  • Forum
  • Le 14 mars 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Le port du niqab chez les témoins est actuellement permis dans les tribunaux du Canada.

Le port du niqab chez les témoins est actuellement permis dans les tribunaux du Canada.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Avec trois cosignataires européens, Vincent Denault critique sévèrement une étude qui prétend que le niqab favorise la détection des mensonges en cour.

Faut-il interdire le port du niqab, ce voile qui cache la totalité du visage des musulmanes à l’exception des yeux, dans les témoignages au tribunal? La Cour suprême du Canada a rendu un jugement ambigu sur la question en 2012, qui autorise les femmes à témoigner en niqab sous certaines conditions.

Pourquoi le niqab peut-il poser problème? «Parce qu’il cache une partie du visage et que le visage transmet des informations pertinentes tant pour le juge et les jurés que pour les avocats et les parties qui interprètent les propos d’un témoin», explique Vincent Denault, étudiant au doctorat en communication à l’Université de Montréal et cofondateur, avec le professeur Pierrich Plusquellec, du Centre d’études en science de la communication non verbale au Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. Le sujet de la thèse de M. Denault, avocat membre du Barreau du Québec, porte sur le parjure dans les cours du Canada.

Or, une étude publiée en février 2016 dans Law and Human Behavior par une équipe de l’Institute of Technology de l’Université de l’Ontario sous la direction d’Amy-May Leach affirme que le port du niqab ne favorise pas le mensonge. Au contraire, il aiderait à le détecter! «Les participants étaient plus à même de déceler la tromperie chez les témoins portant le niqab ou le hidjab que chez ceux qui n’étaient pas voilés», peut-on lire dans la conclusion de l’article.

Vincent Denault

Crédit : Amélie Philibert

Mais cette étude est fortement critiquée dans un article récent de Psychiatry, Psychology and Law par Vincent Denault et ses collaborateurs Louise Marie Jupe, Olivier Dodier et Nicolas Rochat, doctorants en psychologie respectivement au Royaume-Uni, à Toulouse et à Paris. Selon eux, les conclusions de Mme Leach et son équipe «sont basées sur un paradigme expérimental inexact et souffrent de problèmes méthodologiques et analytiques». Ils estiment que l’application de ces résultats par les tribunaux serait une grave erreur. «Leur méthodologie était défaillante à plusieurs égards», commente M. Denault durant une entrevue à Montréal. Sa crainte, c’est que cette étude puisse alimenter très rapidement la jurisprudence canadienne en dépit de ses lacunes scientifiques.

Question de crédibilité

«Les recherches en psychologie et en droit jouent un rôle majeur dans le développement des pratiques et des politiques publiques», écrivent les auteurs de l’article publié dans Psychiatry, Psychology and Law. Bien qu’ils reconnaissent la contribution des chercheurs ontariens pour avoir «ouvert une discussion sur les interactions trompeuses en cour», ils s’expliquent mal comment une telle méthodologie lacunaire a pu être jugée positivement par des pairs et faire l’objet d’une publication dans une revue sérieuse.

Au Canada, les juges accordent une grande importance à la crédibilité des témoins. Le visage étant un élément capital dans l’expression non verbale, le fait de le cacher sur la base de l’étude publiée dans Law and Human Behavior leur apparaît inapproprié. De l’avis de Vincent Denault et de ses cosignataires, «le fait d’accorder moins d’attention aux expressions faciales des témoins et avocats pourrait avoir des conséquences fâcheuses».

Dans le jugement de la Cour suprême, deux juges avaient exprimé leur dissidence et prôné «une interdiction claire de porter le niqab à toutes les étapes du procès criminel». «Le niqab soustrait le témoin à une interaction complète avec les parties, leurs avocats, le juge et, s’il y a lieu, les jurés», avaient écrit les juges Lebel et Rothstein.

Malgré l’importance des expressions faciales, Vincent Denault et ses collègues n’adhèrent pas pour autant à une position aussi catégorique. «Il y a plusieurs enjeux liés au fait de porter ou d’enlever le niqab en cour. La question de la détection du mensonge n’est que l’un d’eux!»

«Naïf et mal informé»

À priori, l’approche des chercheurs ontariens semble irréprochable. Ils ont soumis plusieurs centaines de volontaires à deux expériences de simulation de procès dans des conditions contrôlées durant lesquelles ceux-ci ont dû observer attentivement les réactions des témoins, voilés ou non. «Comme dans les plaidoyers réels, les volontaires avaient à répondre à des questions posées par le procureur de la défense, peut-on lire dans la description méthodologique. Une fois qu'ils ont été préparés, des sujets choisis au hasard ont été invités à revêtir un niqab ou un hidjab noirs, ou à rester non voilés.»

Ces sujets étaient appelés à mentir, ou non, et les observateurs devaient déterminer de quel côté tendait leur témoignage. Les «faits» analysés avaient été présentés sur vidéo; une femme avait volé le sac d’un étranger et les «menteurs» qui avaient vu la scène devaient témoigner en niant la responsabilité de la suspecte. Ils avaient deux minutes pour préparer leur témoignage à partir de la liste de questions qu’allait poser l’avocat de la défense.

L’analyse de la première expérience avec 232 observateurs a mis en évidence un taux de détection du mensonge de 52 % pour les participants non voilés, 55 % pour ceux ayant revêtu un niqab et 58 % pour ceux portant un hidjab. La deuxième expérience avec 291 observateurs a permis d’obtenir des taux de 51 %, 57 % et 59 %. Comme le proposait leur hypothèse de travail, «les observateurs étaient plus précis lorsque les témoins portaient le niqab ou le hidjab que lorsqu’ils ne portaient pas de voile», peut-on lire. Dans une entrevue accordée au National Post, Mme Leach disait qu’il y avait maintenant des données concrètes obtenues auprès de plus de 500 personnes selon lesquelles la position des tribunaux n’était pas fondée.

«Cette affirmation est une aberration, commente Me Denault. Le taux de succès que les auteurs présentent comme une preuve est à peine supérieur à celui qu’aurait donné le hasard, c’est-à-dire 50 %. De plus, de nombreux paramètres des simulations étaient très différents de ceux qu’on trouve dans un vrai tribunal. Si bien que nous doutons de la pertinence de cette étude.»

Par exemple, dans la réalité, plusieurs mois, sinon des années s’écoulent entre le moment où un témoin observe un délit et celui où il livre son témoignage à la barre. Des délais qui altèrent les réactions des témoins et leur crédibilité. De plus, une préparation de deux minutes à une cause avec une liste des questions sans la présence d’un avocat relève de la fiction.

Mais ce qui a le plus étonné les critiques de l’équipe de Mme Leach, c’est la façon dont la simulation du procès s’est déroulée. Dans un contre-interrogatoire, on pose généralement des questions courtes appelant un oui ou un non, plus que des questions à développement. Or, ce type de questions était plus fréquent dans l’expérience ontarienne.

Celle-ci aurait eu un autre biais tenu sous silence, prétend Vincent Denault. Dans une cour, les témoins, qui n’ont aucun lien avec la Couronne ou la défense, n’ont pas grand-chose à gagner s’ils mentent. En fait, ils risquent gros, car le parjure est un acte criminel. Ainsi, de tels témoins qui disent la vérité sont vraisemblablement en plus grand nombre que ceux qui mentent. Toutefois, dans la simulation, il y avait autant de témoins qui disaient la vérité que de témoins qui la dissimulaient…