«Merci, cher collaborateur…»

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  • Le 17 mars 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Crédit : Thinkstock

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Remercier ses collaborateurs, c’est souvent les priver d’un statut de coauteurs, a découvert Adèle Paul-Hus, candidate au doctorat.

«Les auteurs tiennent à remercier les personnes suivantes, sans qui la publication de cet article aurait été impossible…»

L’analyse de ce type de formulation qu’on trouve à la fin de la majorité des articles scientifiques a permis à une équipe de l’Université de Montréal de mieux connaître l’étendue des collaborations entre chercheurs. «La liste des auteurs peut aller jusqu’à plusieurs centaines, voire milliers d’individus des quatre coins du monde pour certains mégaprojets en physique des particules; ou être limitée à un seul signataire dans des revues de sciences humaines ou sociales. Entre les deux, il y a ces articles qui comptent un nombre restreint d’auteurs et une liste de “remerciés”», commente Adèle Paul-Hus, étudiante au doctorat à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’UdeM. Sa thèse porte précisément sur l’étude de ces rubriques de remerciements, qu’on peut lire depuis presque aussi longtemps qu’il y a de publications savantes, mais qui sont devenues une pratique courante dans les années 60.

Au terme d’une analyse de plus de 1,5 million d’articles scientifiques publiés en 2015, Mme Paul-Hus a constaté que les deux tiers d’entre eux comportaient de tels remerciements. Parmi ceux-ci, elle a relevé plusieurs disparités. Dans les disciplines telles que communication, sciences de l’information, éducation, gestion, droit et travail social, tout juste 12 % des auteurs exprimaient leur gratitude envers des collaborateurs, alors que dans les sciences de la terre 45 % des auteurs le faisaient.

Première surprise, les articles en sciences sociales comptent souvent autant d’auteurs que de gens remerciés, alors que le nombre d’auteurs dans les domaines comme la recherche biomédicale et la médecine se situe souvent entre quatre et huit, avec une ou deux personnes remerciées.

Cela dénote que la collaboration est la forme dominante de la production des connaissances, tant au chapitre du nombre de coauteurs qu’à celui du nombre de gens remerciés, écrit Adèle Paul-Hus dans une synthèse cosignée par son directeur de thèse, Vincent Larivière, et publiée dans Découvrir, la revue de l’Association francophone pour le savoir–Acfas. Dans les laboratoires, on assiste à une importante division du travail, et les publications sont généralement signées à plusieurs. «En sciences sociales et humaines, par contre, on considère généralement la recherche comme étant un travail individuel, bien que le coautorat soit en croissance.»

Courtoisie ou hypocrisie?

À quoi servent ces remerciements? À reconnaître ceux et celles qui ont travaillé dans l’ombre à produire les résultats, qui ont mené des expériences de laboratoire ou recueilli des données permettant aux auteurs d’appuyer leur article sur des bases solides. «Bien qu’ils relèvent d’une certaine forme de courtoisie académique, les remerciements permettent également de révéler une autre facette de la collaboration, qui autrement demeure invisible», écrivent Adèle Paul-Hus et Vincent Larivière, qui croient que les personnes remerciées devraient également être indexées dans une catégorie à part. Cette inclusion donnerait «un portrait plus juste des pratiques de collaboration en recherche [et permettrait] une rétribution plus équitable des contributions effectuées».

Si de nombreux professeurs citent volontiers leurs étudiants parmi les coauteurs, d’autres ont la fâcheuse habitude de les mentionner parmi les collaborateurs remerciés – quand ils ne sont pas tout simplement oubliés. Une pratique qui peut être critiquée, selon Mme Paul-Hus. Il en va de même pour les techniciens de laboratoire et assistants de recherche, qui ont parfois un rôle majeur à jouer dans les travaux de l’équipe.

Il n’est pas rare que les femmes soient surreprésentées parmi les personnes remerciées, fait valoir la candidate au doctorat, qui est titulaire d’un baccalauréat et d’une maîtrise en anthropologie et d’une maîtrise en sciences de l’information. Peut-on parler d’une surreprésentation généralisée? Cet élément demeure une hypothèse que des analyses permettront peut-être de confirmer, répond Mme Paul-Hus.

En plus d’un article déjà publié sur la comparaison entre les disciplines, elle prévoit faire paraître sous peu deux autres articles sur le contenu des remerciements et l’identité des collaborateurs remerciés.

Son travail s’inscrit dans le champ de la sociologie des sciences. «Il y a longtemps qu’on s’intéresse aux auteurs des articles scientifiques, dit-elle. Moi, je me suis aventurée dans l’analyse de ce petit paragraphe en apparence anodin qui révèle beaucoup de choses sur les rapports internes des équipes de recherche. C’est un champ qui a longtemps été négligé en sciences de l’information.»