Portes d’entrée, mers intérieures ou eaux limitrophes?

Vue du fleuve Saint-Laurent et du pont Pierre-Laporte entre Québec et Lévis.

Vue du fleuve Saint-Laurent et du pont Pierre-Laporte entre Québec et Lévis.

Crédit : Thinkstock

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Des chercheurs étudient les différentes façons dont les savants ont conceptualisé les Grands Lacs et le fleuve Saint-Laurent du milieu du 19e siècle à nos jours.

Le fleuve Saint-Laurent et les Grands Lacs sont-ils des portes d’entrée en Amérique du Nord, des mers intérieures qui définissent les nations du Canada et du Québec ou encore des eaux limitrophes qui séparent le Canada des États-Unis?

De diverses manières, ils sont tout cela, indique une nouvelle étude universitaire. La réponse dépend de la période historique étudiée et du point de vue adopté: central canadien, québécois ou américain.

«Il n’y a jamais eu un seul point de vue sur le fleuve Saint-Laurent et les Grands Lacs», explique Michèle Dagenais, historienne à l’Université de Montréal, dont l’étude publiée dans la revue Le géographe canadien est cosignée par Ken Cruickshank, historien à l’Université McMaster. «Les points de vue s’entremêlent, dit-elle. L’économie a toujours été centrale, bien entendu, mais c’est la question de la portée qui change: de continentale à territoriale, à environnementale.»

Ces travaux sont les premiers à utiliser la nouvelle base de données bibliographiques conçue par les deux historiens, qui réunit la plupart des études, si ce n’est toutes les études, parues en sciences humaines et sociales sur le fleuve Saint-Laurent et les Grands Lacs au cours des deux derniers siècles. Gratuitement accessible en ligne, la base de données comprend des milliers de références dans divers domaines: l’histoire, l’hydrographie, le commerce, le transport et la navigation, les activités industrielles, le voyage et le tourisme, la géologie, la flore, la faune et les poissons, la qualité de l’eau et l’eau potable.

L’étude menée par Mme Dagenais et M. Cruickshank fait l’objet d’une section spéciale dans le numéro d’hiver 2016-2017 du Géographe canadien, alors que trois autres articles sur l’histoire, la législation et l’environnement du fleuve Saint-Laurent et des Grands Lacs sont présentés.

Quatre périodes

Dans leur étude, ils abordent quatre périodes qui délimitent les réflexions historiques sur le Saint-Laurent et les Grands Lacs du milieu du 19e siècle à nos jours. Les périodes se chevauchent et ces cours d’eau sont rarement considérés comme une seule entité, mais voici une manière de les classer.

  • La seconde moitié du 19e siècle. Le Canada et les États-Unis définissent et consolident leurs États-nations ainsi que les territoires transcontinentaux qu’ils dominent. Pour les savants du début du 20e siècle, comme Samuel Edward Dawson, le fleuve Saint-Laurent et les Grands Lacs font figure de porte d’entrée est-ouest par laquelle la civilisation européenne s’est propagée sur tout le continent et qui a permis à une nation canadienne transcontinentale de prendre forme.

  • Des années 20 aux années 60. Des débats sur un grand projet de développement, la Voie maritime du Saint-Laurent, ont beaucoup influencé la réflexion sur le fleuve et les Grands Lacs. Pour les nombreux partisans du projet, le Saint-Laurent et les Grands Lacs sont des eaux limitrophes qui transcendent les frontières des États-Unis et du Canada et relient deux économies et sociétés. Pour les opposants au projet, comme l’historien Donald Creighton, la Voie maritime du Saint-Laurent sonne le glas du Canada.

  • De l’après-Deuxième Guerre mondiale jusqu’aux années 80. Des écrivains canadiens, comme Hugh MacLennan, utilisent l’exemple du fleuve Saint-Laurent et des Grands Lacs pour définir une identité nationale indépendante des États-Unis, tandis que des géographes du Québec, tel Raoul Blanchard, soulignent l’importance du fleuve pour la croissance du Canada français, le décrivant comme une mer intérieure qui contribue à l’essor d’une nation distincte sur ses rives.

  • Des années 50 au 21e siècle. Les préoccupations environnementales grandissantes compliquent les représentations du Saint-Laurent et des Grands Lacs, ce qui redéfinit peu à peu la façon dont les écrivains et les scientifiques les conçoivent en tant que systèmes. Des savants comme l’Américain William Ashworth et le Canadien John. L. Riley s’intéressent aux Grands Lacs comme à une entité écologique binationale, puisqu’ils font partie de l’histoire commune des États-Unis et du Canada.

Les Grands Lacs constituent le plus grand groupe de lacs d’eau douce du monde. Ils contiennent 21 % de l’eau douce de la planète.


En tant que bassin hydrographique limitrophe, les Grands Lacs (c’est-à-dire les lacs Ontario, Érié, Huron, Michigan et Supérieur) et le fleuve Saint-Laurent sont vastes. Ils touchent huit États américains, deux provinces canadiennes et de multiples régions administratives. Les Grands Lacs constituent le plus grand groupe de lacs d’eau douce du monde. Ils s’étendent sur près de 250 000 km2 et contiennent 21 % de l’eau douce de la planète. Les Grands Lacs s’écoulent dans le fleuve Saint-Laurent, qui parcourt 1200 km jusqu’à l’océan Atlantique.

Ces jours-ci, alors que la protection de l’environnement est dans tous les esprits, la santé des Grands Lacs et, par extension, celle du fleuve Saint-Laurent font de nouveau parler d’elles. Des romans à succès comme The Death and Life of the Great Lakes, de Dan Egan, et la nouvelle selon laquelle l’administration républicaine de Donald Trump a l’intention de pratiquement supprimer le programme de restauration des Grands Lacs ravivent le débat sur leur importance non seulement pour les économies des États-Unis et du Canada, mais aussi pour la santé des espèces, y compris des humains.

Qu’en pensent les historiens qui, en général, ont une vision à long terme de l’évolution des collectivités?

«Quelles que soient les politiques, l’environnement ne connaît pas de frontières ni de diktat politique, répond Michèle Dagenais. Cela étant dit, le désintérêt et la dérégulation comportent des risques. Allons-nous arrêter de surveiller la qualité de l’eau et de la vie aquatique à l’avenir? C’est inquiétant. Espérons que nous n’en arriverons pas là. Nous devons nous montrer vigilants. Le Canada et les États-Unis dépendent l’un de l’autre; ce réservoir d’eau n’est pas juste une frontière, c’est un lieu que nous partageons. C’est notre conclusion.»

Journée mondiale de l'eau

La Journée mondiale de l'eau, instituée en 1993 par l'Organisation des Nations unies, a lieu le 22 mars de chaque année de façon à souligner les problèmes d'accès à l'eau potable.

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