La pornographie n’a pas toujours des effets négatifs sur la vie sexuelle

  • Forum
  • Le 22 mars 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Certaines personnes fréquentent des sites pornographiques de façon «récréative» et cette habitude n'a pas d'effet néfaste sur leur vie sexuelle.

Certaines personnes fréquentent des sites pornographiques de façon «récréative» et cette habitude n'a pas d'effet néfaste sur leur vie sexuelle.

Crédit : Thinkstock

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Une recherche trace le profil des amateurs de cyberpornographie. Les trois quarts en font un usage «récréatif».

Les hommes et les femmes qui fréquentent occasionnellement les sites de pornographie ressentent en général peu d’émotions négatives à la suite de leurs visionnements et cette habitude n’a pas d’effets défavorables sur leur vie sexuelle. «En effet, cela ne semble pas avoir d’effets sexuels néfastes sur ces gens qui ne font pas de secret de leur consommation de cyberpornographie – certains en consomment même parfois avec leur partenaire», mentionne Marie-Pier Vaillancourt-Morel, qui vient de faire paraître une étude sur le sujet dans The Journal of Sexual Medicine: «Profiles of Cyberpornography Use and Sexual Well-Being in Adults.»

Après avoir interrogé 830 adultes sur leurs habitudes en matière de cyberpornographie, les auteurs concluent que les utilisateurs forment une population plus hétérogène qu’on le croyait. Plus des trois quarts des répondants (75,5 %) sont considérés comme des consommateurs «récréatifs», c’est-à-dire qu’ils rapportent avoir une vie sexuelle satisfaisante; leur usage de la cyberpornographie ne provoque pas chez eux de dysfonctionnement significatif. Toutefois, pour le quart des personnes sondées (24,5 %), les vidéos d’actes sexuels explicites suscitent des sentiments négatifs comme la honte, le dégoût de soi et des idées dépressives. Cela s’observe autant chez les «non-compulsifs» – qui fréquentent ces sites à petite dose, soit 17 minutes par semaine ou moins, et qui forment environ la moitié de ce groupe (12,7 % des répondants) – que chez les «compulsifs» (11,8 %), qui y consacrent en moyenne 110 minutes par semaine.

«Il ne faut pas sous-estimer les effets malheureux que peut entraîner la pornographie. Chez certaines personnes, des hommes pour la grande majorité, la vie sexuelle n’apparaît pas satisfaisante et la consommation de pornographie engendre des dysfonctionnements importants dans leurs relations de couple et leur estime de soi», signale Mme Vaillancourt-Morel, qui est psychologue clinicienne.

Chaque semaine, elle reçoit dans son cabinet des clients qui tentent de modérer leur consommation de pornographie. Certains consommateurs compulsifs visent une abstinence complète, tout comme les alcooliques qui essaient de vaincre leur dépendance, tandis que d’autres désirent une consommation saine et contrôlée.

Et les femmes?

Chez les consommatrices de pornographie, la consommation est moins fréquente et les effets semblent en général moins problématiques, souligne la chercheuse, qui est actuellement en stage postdoctoral au laboratoire de Sophie Bergeron, professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal. «Peu d’entre elles déclarent une consommation compulsive de cyberpornographie. Peut-être visionnent-elles de la cyberpornographie pour des motifs différents des hommes. Peut-être qu’elles furètent sur les sites lorsque leur partenaire n’est pas disponible pour une relation sexuelle ou qu’elles intègrent la pornographie dans leurs échanges intimes», commente-t-elle, avant d’ajouter que ce volet n’était pas spécifiquement visé dans son étude et mériterait des recherches plus poussées.

Chez les hommes comme chez les femmes, la fréquentation de sites pornographiques n’est pas pour autant un «loisir», indique-t-elle. «La masturbation peut être pour certains une façon de maîtriser ses émotions, une soupape permettant de lutter contre la frustration après une mauvaise journée au bureau par exemple. Un peu comme quand on prend un verre pour “relaxer”. Pour certaines personnes, cette habitude peut devenir compulsive et néfaste.»

La recherche, menée notamment avec la collaboration de son ancien directeur de thèse Stéphane Sabourin, de l’Université Laval, et de sa codirectrice Natacha Godbout, de l’UQAM, n’a pas permis de déterminer quels sites fréquentent les répondants. Dans sa prochaine étude, qu’elle entreprendra sous peu avec le concours de Sophie Bergeron, Mme Vaillancourt-Morel compte recruter des sujets pour les interroger sur cette question. «Nous voulons connaître les détails de leur consommation pornographique et ses répercussions sur leur vie de couple», résume-t-elle.

Thème en croissance

«Dans le vaste répertoire des comportements sexuels, la cyberpornographie devient de plus en plus une source de satisfaction facilement accessible et renouvelable. En effet, la plupart des hommes et un nombre croissant de femmes consomment de la cyberpornographie, [soit] des vidéos sexuellement explicites sur Internet ou des images destinées à éveiller sexuellement le spectateur», peut-on lire dans l’introduction de l’étude.

On peut de moins en moins négliger cet aspect de la sexualité humaine et les chercheurs d’Occident sont nombreux à y consacrer des travaux. «On constate une certaine polarité dans la littérature scientifique: soit on présente la cyberpornographie comme un problème, soit au contraire comme un élément positif. Notre approche se veut plus nuancée. Oui, les trois quarts des répondants de notre enquête ne semblent pas rapporter une utilisation problématique ou d’effets négatifs sur leur sexualité, mais ce n’est pas le cas pour 25 % des usagers. De plus, il faut chercher à comprendre si le type de pornographie qui est favorisée peut amener des effets différents et comment cela peut influencer les relations sexuelles avec son partenaire», illustre la psychologue et chercheuse postdoctorale.