Criminalité en ville: à qui la faute?

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Une étude sur les crimes contre les biens et les crimes violents à Montréal innove en mesurant l’incidence du nombre de visiteurs, et de résidants, sur le taux de criminalité de la ville.

Lorsqu’on dit qu’un quartier a un «taux de criminalité élevé», on présume souvent que les criminels viennent «de l’intérieur», c’est-à-dire qu’ils habitent le quartier. Et si les criminels étaient en fait des gens de l’extérieur, qui vivent ailleurs?

C’est ce que Rémi Boivin, chercheur en criminologie à l’Université de Montréal, tente de déterminer. Dans une nouvelle étude, publiée par le Journal of Quantitative Criminology, il adopte une approche novatrice pour analyser les crimes violents et les crimes contre les biens en s’appuyant sur des données recueillies par la police et auprès de la population.

Avec Marcus Felson, son coauteur de l’Université d’État du Texas, Rémi Boivin a examiné les données de la police de Montréal sur les personnes accusées, ou sur le point d’être accusées, de crimes contre des biens ou de crimes violents, dans le cadre du recensement fédéral de 2011. Les chercheurs voulaient savoir combien de ces personnes résidaient dans les quartiers où les crimes avaient été commis et combien n’étaient que de passage.

Ensuite, en se basant sur les résultats d’un sondage téléphonique réalisé en 2013 sur les habitudes de déplacement de 156 000 personnes dans la ville et ses environs, les chercheurs ont estimé le nombre d’individus qui étaient venus dans ces quartiers pour faire une activité en particulier, comme se divertir (sortir dans une discothèque ou dans un bar), magasiner, travailler ou étudier (aller à l’école).

Leur conclusion: la hausse du nombre de visiteurs accroît non seulement le nombre de crimes, mais aussi le nombre de résidants de ces lieux très fréquentés qui sont impliqués dans des crimes. En d’autres termes, le «taux de criminalité» d’une ville reflète la criminalité à la fois des gens qui y vivent et de ceux qui n’y vivent pas.

«La nouveauté dans cet article, c’est que nous nous intéressons aux visiteurs, explique Rémi Boivin. Les criminologues étudient depuis près de 10 ans ce qu’on appelle les “populations ambiantes”, mais nous essayons d’aller un peu plus loin. En matière de criminalité, il est toujours bon de savoir combien de personnes sont impliquées, mais il faut aussi déterminer qui elles sont.»

Une étude unique

En menant ces recherches, Rémi Boivin et Marcus Felson donnent suite à une étude qu’a fait paraître le chercheur de l’UdeM en 2013 dans le Canadian Journal of Criminology and Criminal Justice. Ils ont un avantage sur les chercheurs américains, pour qui il est presque impossible d’obtenir des données précises sur le lieu de résidence des gens, et même sur les chercheurs de la plupart des villes canadiennes, où aucun sondage sur les transports n’est effectué.

«Lorsqu’on s’intéresse aux taux de criminalité, on oublie que les gens se déplacent, qu’ils se rendent tout le temps dans d’autres endroits», mentionne Rémi Boivin, qui vient lui-même «de l’extérieur» de Montréal (il vit sur la Rive-Sud et prend le transport en commun pour se rendre à l’Université) et qui a aussi participé «de l’intérieur» aux activités du corps policier de la ville (il y a travaillé en tant qu’analyste jusqu’en 2012, pendant son doctorat).

«Notre nouvelle étude est unique pour deux raisons, précise Rémi Boivin. Premièrement, la police nous a fourni des données très détaillées. Il n’est pas rare de connaître les lieux où les crimes sont commis, mais posséder l’adresse des contrevenants si! Deuxièmement, nous utilisons des données sur les transports, qui ne sont pas accessibles partout, car il n’y a que quatre villes qui les recueillent au Canada.»

Qu’ont-ils appris? «Notre principale conclusion, si je devais la résumer en une phrase, est que les visiteurs comptent. Nous devons en savoir plus sur eux pour mieux comprendre les crimes commis, et la bonne nouvelle, c’est que nous en apprenons davantage grâce aux médias sociaux et à d’autres sources. Il y a de plus en plus de données disponibles sur les visiteurs, et notre article n’est que l’un des premiers sur le sujet.»

Plus de crimes violents dans les quartiers à «population instable»

Autre résultat surprenant: non seulement les secteurs de la ville dont le taux de visiteurs est élevé possèdent aussi un taux de criminalité élevé, tant pour les visiteurs que pour les résidants, mais il y a plus de crimes violents dans les quartiers où, comme le dit Rémi Boivin, «la population est instable», c'est-à-dire là où la proportion de nouveaux arrivants au cours des cinq dernières années ou moins est grande.

Les crimes violents englobent les homicides, les agressions sexuelles et non sexuelles, les vols et les enlèvements. Les crimes contre les biens comprennent les entrées par effraction, différentes formes de vol et la fraude. La plupart des crimes violents ont un haut «taux d’affaires classées», ce qui veut dire qu’un suspect est inculpé ou identifié. À Montréal, ce taux était de 63 % en 2011. Par comparaison, les crimes contre les biens sont rarement résolus: à Montréal, en 2011, seulement 12 % avaient été élucidés.

Rémi Boivin prévoit «qu’il y aura un essor de l’activité en criminologie au fur et à mesure que de nouvelles données deviendront accessibles» et il espère que d’autres recherches viendront appuyer son constat selon lequel la mobilité est tout aussi importante dans la perpétration des crimes contre les biens et des crimes violents que les facteurs courants liés aux «désavantages sociaux» urbains, tels que le nombre de familles monoparentales établies dans un quartier, le nombre de minorités visibles, le nombre de nouveaux arrivants et le nombre de ménages à faible revenu.

Deux autres études publiées prochainement

Rémi Boivin et ses collègues de l’UdeM publieront deux autres études cette année.

La première, coécrite par Patricia Obartel, se penche sur la relation entre les flux de visiteurs à Montréal et l’usage de la force par la police de 2008 à 2011. L’article sera prochainement publié dans le Canadian Journal of Criminology and Criminal Justice.

La deuxième porte sur Twitter. Rémi Boivin et le chercheur en criminologie Francis Fortin cherchent à savoir d’où les messages sont envoyés et en quoi ils peuvent être liés aux tendances de la criminalité. Ils prévoient présenter les résultats de leurs travaux aux fins de publication cet été. Les données Twitter, qui sont toutes accessibles au public, pourraient s’avérer particulièrement riches en informations. «Les données des sondages sur les transports ne sont pas très précises. On ne sait pas exactement où se trouvent les gens, juste où ils disent avoir été, explique Rémi Boivin. Avec les données Twitter, c’est complètement différent. On dispose des coordonnées X-Y. On peut donc savoir précisément où se trouvaient les gens, à cinq mètres près. On peut lire le contenu des messages et déterminer si et comment il est relié à des schémas criminels.»

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