Quand faire souffrir fait jouir!

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  • Le 30 mars 2017

  • Dominique Nancy
Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Une étude se penche sur la structure latente et les facteurs développementaux du sadisme sexuel.

Les agresseurs sexuels comme Jack l’Éventreur, le marquis de Sade et Luka Rocco Magnotta ne sont pas des sadiques différents des autres délinquants sexuels. Seule diffère la gravité criminelle de leurs gestes. «La violence de leurs crimes marque l’imaginaire collectif, mais ce qui distingue les uns des autres, c’est le niveau de coercition et de souffrance qu’ils infligent à leurs victimes», affirme Nicholas Longpré, qui a réalisé une étude sur la structure latente et les facteurs développementaux du sadisme sexuel dans le cadre de son doctorat à l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

«À l’image de Gilles de Rais, le bras droit de Jeanne d’Arc qui aurait violé, tué et mutilé une centaine d’enfants, les délinquants sexuels sadiques sont généralement perçus comme l’archétype du monstre sanguinaire, explique le chercheur. Ils sont décrits comme étant une entité clinique particulière, commettant des délits graves, souffrant d’un trouble envahissant de la sexualité et présentant un risque de récidive élevé. Notre compréhension de ce que sont les sadiques de même que notre connaissance des causes engendrant le sadisme sexuel sont cependant limitées et reposent sur peu de données empiriques.»

Pour pallier la situation, Nicholas Longpré a étudié ce phénomène, relativement rare, à partir d’un échantillon de 514 délinquants sexuels évalués, entre 1959 et 1981, au Massachusetts Treatment Center. Il a ainsi pu concevoir un modèle expérimental clinique basé sur des indicateurs comportementaux permettant une mesure du degré de sadisme sexuel de l’individu, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Son étude, qui prend en compte l’enfance et l’adolescence des sujets adultes, lève aussi le voile sur les facteurs contributifs au développement de cette paraphilie.

Les résultats de ses travaux effectués sous la codirection des professeurs Jean-Pierre Guay et Raymond Knight, respectivement de l’École de criminologie de l’UdeM et de l’Université Brandeis, à Boston, mènent à une révision du diagnostic de sadisme sexuel tel que l’établit la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5).

La perversion à travers les âges

Le sadisme ne date pas d’hier, rappelle Nicholas Longpré. Du temps de la Rome antique, l’empereur Néron assouvissait ses fantasmes sur des hommes et des femmes attachés à des poteaux. Mais ce n’est qu’au 19e siècle que la psychiatrie se penche sur les dessous de la perversion. Les psychiatres Richard von Krafft-Ebing et Sigmund Freud, notamment, y ont réfléchi durant une bonne partie de leur vie. Le sadisme (terme qui apparaît dans la littérature avec les écrits du marquis de Sade) est alors décrit comme une déviance, soit un comportement caractérisé par des préférences sexuelles hors normes. Depuis 1980, le milieu psychiatrique ne parle plus de perversion ou de déviance mais plutôt de paraphilies. Celles-ci comprennent l’exhibitionnisme, le fétichisme, le frotteurisme (se frotter contre une personne non consentante), la pédophilie, le masochisme, le sadisme, le transvestisme, le voyeurisme et la nécrophilie.

Son étude laisse volontairement de côté les actes sexuels qui se déroulent entre adultes consentants, car ils ne font pas l’objet de crimes ni même de délits. «Je suis docteur en criminologie. Mes travaux ne portent pas sur la sexualité normale même si elle semble parfois en dehors des normes», dit-il. Le chercheur reconnaît que parfois le jeu, même s’il est régi par des règles et accords tacites, bascule là où il n’y a plus trace du moindre plaisir. Mais il laisse à d’autres le soin de s’intéresser à ce point de rupture. En choisissant d’explorer les agressions sexuelles sadiques, il s’est emparé d’un sujet rempli de mystère.

«Le sadisme sexuel peut se décliner sous plusieurs formes allant d’actes violents consentants – par exemple le BDSM pour bondage, domination, sadisme et masochisme – jusqu’au meurtre sexuel sadique», signale Nicholas Longpré.

Nicholas Longpré

Crédit : Amélie Philibert

Trois types de personnalité

Pour Nicholas Longpré, le sadisme se définit comme «l’expérience d’un plaisir sexuel suscité par des actes de cruauté et de punitions corporelles infligés à des humains ou à des animaux. Cela inclut un désir d’humilier, de blesser, de frapper ou même de tuer autrui pour éprouver du plaisir sexuel.» Ici, pas d’illusion possible. Le sadisme ne se résume pas à une pratique sexuelle. Elle correspond à une structure psychologique spécifique. Celle-ci n’est toutefois pas très différente de celle propre aux autres agresseurs sexuels. «Les individus se distinguent par leurs niveaux d’intensité et non par leurs différences de nature, mentionne le chercheur. Cette perception d’une personnalité criminelle distincte est influencée par les stéréotypes hollywoodiens.»

Ses analyses indiquent que le sadisme sexuel est un construit dimensionnel se situant sur le spectre supérieur de la contrainte. La mesure de cette dernière va de l’absence à la présence de fantaisies de coercition, jusqu’à la torture et la mutilation (sadisme de haute intensité), en passant par le bondage, l’humiliation et la souffrance d’intensité plus faible. Selon Nicholas Longpré, le diagnostic de sadisme sexuel devrait reposer sur l’évaluation de ces indicateurs comportementaux, jugés plus viables que les critères catégoriels du DSM-5.

Autre constat: les abus durant l’enfance et l’échec parental sont un terreau fertile à l’apparition du sadisme sexuel. L’adolescence serait une période centrale dans le développement de cette paraphilie. Selon les sévices vécus et le tempérament de l’individu, la fonction érotique peut alors prendre un chemin de traverse.

Les travaux de Nicholas Longpré, aussi  chargé de cours au certificat de criminologie de la Faculté de l'éducation permanente, révèlent trois cheminements développementaux associés à trois types de personnalité, soit l’antisocial psychopathe secondaire, l’introverti schizoïde et le narcissique psychopathe primaire. À son avis, les actes de sadisme ne répondent pas tous aux mêmes besoins et le degré de violence peut varier d’un cheminement à l’autre.

«Le premier cheminement est marqué par un fonctionnement antisocial et une consommation de substances illicites. L’individu agit plutôt sous le coup de l’impulsivité et n’hésite pas à recourir à la coercition pour arriver à ses fins, précise le chercheur. Dans le deuxième cheminement, l’individu a un fonctionnement de type schizoïde caractérisé par un retrait social et un surinvestissement dans un monde imaginaire empreint de fantaisies déviantes et violentes. Ses délits sont planifiés, majoritairement de nature sexuelle et comportent un degré élevé de violence expressive. Le troisième cheminement reflète un surinvestissement de l’image personnelle par l’obtention de plaisir à travers les actes de cruauté et par un désir de dominer les autres. Ce cheminement correspond au narcissique psychopathe primaire. Ses agressions remplissent deux fonctions, soit imposer sa domination et combler ses besoins à travers la souffrance d’autrui.»

Est-ce que le sadisme criminel est soignable? Sans se faire d’illusions, Nicholas Longpré croit que oui. «Les délinquants sadiques sont généralement décrits comme des individus difficilement traitables et présentant un haut risque de récidive, note-t-il. Mais, dans les faits, le taux de récidive est analogue à celui des autres délinquants sexuels et reste donc relativement faible.» Il nuance tout de même en expliquant que la présence de composantes psychopathiques chez les délinquants sadiques augmente considérablement leur risque de commettre de nouveaux crimes.

Le modèle empirique qu’il propose pourrait permettre de cibler rapidement les sadiques criminels qui représentent un risque plus élevé de récidive, selon le chercheur. «Les besoins ne sont pas identiques selon la trajectoire empruntée, même si plusieurs individus portent l’étiquette de délinquant sadique. Grâce aux informations obtenues à partir de notre modèle, il serait possible d’élaborer un plan d’intervention approprié et ainsi de réduire la récidive ou la gravité de celle-ci», conclut-il.