Un «hacker» qui étudie au doctorat!

Le robot NeuralDrift, un jeu interactif conçu durant le marathon de programmation WearHacks, est contrôlé par la pensée! Les deux joueurs doivent synchroniser l’activité électrique de leur cerveau à l’aide d’un casque muni d’électrodes pour faire avancer et tourner le robot.

Le robot NeuralDrift, un jeu interactif conçu durant le marathon de programmation WearHacks, est contrôlé par la pensée! Les deux joueurs doivent synchroniser l’activité électrique de leur cerveau à l’aide d’un casque muni d’électrodes pour faire avancer et tourner le robot.

Crédit : We Are Wearables Toronto

En 5 secondes

Un étudiant féru de programmation et de neurotechnologie s’intéresse à la performance cognitive.

Ehud Tannenbaum, alias The Analyzer, un jeune Israélien dans la vingtaine, est un hacker renommé. À partir de son ordinateur personnel, il a réussi à accéder aux serveurs de la NASA, de l’armée de l’air américaine et du centre de sous-marins de l’US Navy. C’est lorsqu’il s’est attaqué aux ressources informatiques du Pentagone qu’il s’est fait prendre.

Selon le FBI, Ehud Tannenbaum est un dangereux criminel informatique. Mais tous ne partagent pas cet avis. Au moment de son arrestation, le jeune homme a d’ailleurs affirmé pour se défendre qu’il n’avait pas volé ni détruit d’informations. Ce qui l’excitait, c’était le défi technologique qui consiste à «fracturer» un serveur prétendument inattaquable. Il se dit hacker et non cracker. «Les premiers sont curieux et veulent comprendre comment fonctionnent les systèmes, alors que les seconds prennent un malin plaisir à compromettre la sécurité des logiciels gouvernementaux et d’entreprises à des fins malhonnêtes», explique Yannick Roy.

L’étudiant au doctorat du Laboratoire de psychophysique et de perception visuelle du professeur Jocelyn Faubert à l’Université de Montréal appartient à la première catégorie. Lui, il ne s’amuse pas à déjouer les systèmes informatiques. Le dada de cet ingénieur électronique de formation, aujourd’hui chercheur et entrepreneur, c’est la neurotechnologie. Une alliance de l’informatique et de techniques qui permet de mesurer et d’analyser les signaux chimiques et électriques émis par le système nerveux. «Je suis passionné par la programmation et tout ce qui touche au cerveau», dit-il simplement.

En 2014, avec quatre collègues, il a créé un robot et réussi à le diriger simplement par la pensée. Conçu en moins de 36 heures lors du marathon de programmation WearHacks, le robot NeuralDrift est basé sur des interfaces cerveau-ordinateur. Dans ce jeu interactif que l’équipe de Yannick Roy a imaginé et qui s’inspire du film américain Pacific Rim, deux joueurs (les pilotes) doivent synchroniser l’activité électrique de leur cerveau – à l’aide d’un casque muni d’électrodes – afin de faire bouger le robot. Un pilote contrôle le côté gauche, l’autre le côté droit.

«Le jeu s’appuie sur le neurofeedback, indique Yannick Roy. Lorsque vous vous concentrez, le robot avance. Si vous relaxez, il s’arrête. Pour effectuer un virage à droite, il faut donc que simultanément un joueur se concentre et l’autre relaxe. Et vice versa pour tourner à gauche. Cela a l’air simple, mais ça nécessite un peu d’entraînement dans le contexte d’un jeu où il y a un parcours et où le temps est limité.»

De son propre aveu, Yannick Roy rappelle que l’approche est déjà utilisée en recherche et dans le milieu médical. «Nous, on voulait démontrer que, avec des appareils accessibles aux consommateurs et un peu d’expérience en programmation, il est relativement facile de concevoir ce type de technologie. Dans un proche avenir, de tels gadgets feront partie de notre quotidien.»

Un «hacknight»?

Le doctorant n’entretient pas d’espoirs démesurés à l’égard des technologies. À son avis, elles ne vont pas résoudre les problèmes écologiques, démocratiques, politiques; et encore moins favoriser la justice sociale. Mais les transformations technologiques se sont bousculées à un rythme soutenu jusqu’à ce jour. Et ce n’est qu’un début. «On peut prévoir que, d’ici quelques années, les interactions entre l’homme et les machines seront encore plus fréquentes. Il faut encourager le développement technologique, éviter les dérives possibles et essayer de faire en sorte que les humains soient davantage égaux devant la technologie. Cela passe nécessairement par l’éducation.»

Yannick Roy

Crédit : Amélie Philibert

Avec ces objectifs en tête, il a mis sur pied un organisme à but non lucratif nommé NeuroTechX. «Il s’agit d’un groupe formé d’enthousiastes hackers qui partagent leur passion pour la neurotechnologie. Notre mission est de sensibiliser les gens à la neurotechnologie et de promouvoir l'innovation dans les domaines connexes par l'enseignement, le mentorat et le réseautage», fait valoir M. Roy. NeurotechMTL, le chapitre de NeuroTechX à Montréal, connaît un franc succès depuis sa création en 2015. Aujourd’hui, des regroupements similaires sont implantés dans 18 villes à travers le monde: NeuroTechTO (Toronto), NeuroTechLDN (Londres), NeuroTechSF (San Francisco)…

NeuroTechX organise diverses activités, tels des ateliers, des miniconférences et des marathons de programmation qui attirent des milliers d’adeptes. Autant des spécialistes en informatique que des amateurs. «Nous enseignons et diffusons des connaissances sur la neurotechnologie pour les experts et le grand public. Notre regroupement se veut très inclusif.»

Au moment de sa rencontre avec Forum, M. Roy s’apprêtait à se rendre à une réunion hebdomadaire, un hacknight. Une activité en plein boum qui s’apparente à un marathon de programmation (hackathon), mais sur une plus courte période, soit quelques heures. Par comparaison, le marathon de programmation dure habituellement une fin de semaine. Dans les deux cas, le principe est toutefois sensiblement le même. Il s’agit de concevoir un projet informatique, en général un logiciel ou une application. Lors des hacknights, il n’y a pas d’équipes qui s’affrontent; la collaboration et la mise en commun des expertises sont favorisées.

Performance cognitive oblige

Le jeune homme de 30 ans n’a pas l’air de l’accro à l’informatique qui passe ses journées isolé dans son sous-sol. Cheveux courts et physique d’athlète, il est très sociable. Mais pour lui, la neurotechnologie est plus qu’une passion. «C’est devenu une obsession», avoue-t-il. À le regarder, on n’en devine rien. «C’est parce que je sais que le cerveau fonctionne au maximum lorsque le corps fait régulièrement de l’activité physique! lance l’étudiant, qui fait du yoga, de la natation et du vélo. Je m’intéresse donc non seulement à la capacité mentale, mais aussi à la capacité physique.»

Dans son doctorat, Yannick Roy étudie la performance cognitive auprès de sujets adeptes du NeuroTracker, un logiciel qui permet d’entraîner le cerveau à augmenter ses capacités attentionnelles et cognitives. La technologie est populaire chez les athlètes de haut niveau. «Mes recherches sont axées sur l’optimisation de l'entraînement cognitif grâce à l’activité cérébrale en temps réel. Qu’est-ce qui se passe dans le cerveau durant l’entraînement cognitif? Quelles zones cérébrales sont activées? Quelle est la charge mentale? Ces informations obtenues par l’électroencéphalographie ont une grande valeur. Elles permettent de personnaliser l’entraînement et ainsi d’accroître le traitement de beaucoup d’informations en même temps, affirme-t-il. On peut ensuite transposer les bienfaits de cet entraînement mental dans la vie de tous les jours, notamment sur le plan de la prise de décision.» 

Et ainsi devenir encore plus performant dans les marathons de programmation et les jeux vidéos? «Évidemment!» admet Yannick Roy en riant.