Ne touchez pas à la tortue des bois!

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  • Le 10 avril 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
La tortue des bois se déplace en milieu forestier.

La tortue des bois se déplace en milieu forestier.

Crédit : Zoo de Saint-Félicien

En 5 secondes

Cindy Bouchard étudie la génétique du paysage liée à la répartition de la tortue des bois au Québec.

Espèce vulnérable au Québec, la tortue des bois (Glyptemys insculpta) est protégée par la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune. Ce qui n’empêche pas les gens d’en faire des animaux de compagnie et de percer leur carapace pour les attacher à un fil au bord de leur lac; aux États-Unis, certaines populations pourraient être la cible de braconniers voulant les exporter illégalement en Asie. «C'est une espèce menacée qu’il faut laisser en paix. En principe, on n’a même pas le droit d’y toucher!» résume Cindy Bouchard, qui consacre à cette espèce sa thèse de doctorat en sciences biologiques à l’Université de Montréal et qui dispose d'un permis spécial pour l'étudier.

Alors que le reptile mettra bientôt fin à son hibernation de six mois sous les eaux gelées pour s’alimenter et trouver un lieu de ponte, des chercheurs comme Mme Bouchard s’apprêtent à publier des données sur la différenciation génétique des populations de cette espèce. Elle prononcera notamment une conférence sur le sujet à l’occasion du 85e Congrès de l’Association francophone pour le savoir–Acfas, en mai. À partir des échantillons de tissus prélevés sur 331 individus dans 26 endroits au Québec, elle entend «établir l’influence du réseau hydrique, de la distance entre les bassins versants et de la présence d’infrastructures humaines sur la génétique des populations».

Cindy Bouchard

Crédit : Amélie Philibert

On sait que la tortue, présente uniquement dans l’est du continent nord-américain, a colonisé lentement le territoire à la suite de la dernière glaciation, il y a 10 millénaires. Différentes populations se sont adaptées à des conditions environnementales locales plus ou moins éloignées les unes des autres, et l’urbanisation les a touchées à des degrés divers. «Des populations vivent dans des habitats demeurés naturels alors que d’autres doivent s’accommoder des transformations de leur environnement en fonction de l’activité humaine», explique la biologiste.

Il existe deux grands groupes génétiquement distincts séparés par le fleuve Saint-Laurent, barrière infranchissable pour cet animal plutôt terrestre. «À l’intérieur de ces groupes, on cherche à savoir lesquels sont les plus apparentés sur le plan génétique. C’est très important de préciser cet élément si l’on veut agir sur le maintien des populations et à long terme sur la pérennité de l’espèce», poursuit-elle.

Génétique du paysage

Même si la tortue des bois peut vivre de 40 à 60 ans, elle se déplace rarement au-delà de 300 mètres des cours d'eau de son habitat. «L’agriculture peut avoir un effet considérable sur son environnement en réduisant le couvert forestier, en drainant les terres et en augmentant la présence de prédateurs tel que le raton laveur. Au sud du Québec, c’est préoccupant», mentionne Cindy Bouchard, qui a précédemment étudié la «fidélité» des femelles, ou paternité multiple, à partir de données génétiques individuelles.

L’approche privilégiée par l’étudiante, sous la direction de François-Joseph Lapointe et Nathalie Tessier, est la génétique du paysage, une discipline qui permet de documenter les changements génétiques d’une population à l’autre selon les multiples variables de l’environnement naturel et anthropique. «Aucune des études publiées à ce jour n’a établi de lien direct entre le paysage et la génétique de l’espèce. L’objectif principal de ma recherche est de désigner les composantes du paysage qui ont une incidence sur la différenciation et la connectivité génétique des populations de tortues des bois», dit-elle. De plus en plus populaire dans les laboratoires de sciences naturelles, la génétique du paysage fait converger géographie, géostatistique, écologie et génétique.

À terme, les travaux de Cindy Bouchard permettront de mieux cibler les efforts de protection de l’espèce, des éléments qui intéressent au plus haut point les biologistes du ministère québécois des Forêts, de la Faune et des Parcs. C’est là que travaille l’erpétologiste Nathalie Tessier, sa codirectrice de thèse, qui a passé de nombreuses années à l’Université de Montréal. «Si l’origine de plusieurs sous-populations se situe dans un lieu en particulier, cela pourrait orienter nos efforts de conservation vers ces aires prioritaires», illustre-t-elle.