Il faut mieux enseigner l’adolescence!

  • Forum
  • Le 11 avril 2017

  • Dominique Nancy
Les connaissances que les enseignants ont de leurs élèves leur permettent entre autres de faire des choix adéquats sur le plan pédagogique.

Les connaissances que les enseignants ont de leurs élèves leur permettent entre autres de faire des choix adéquats sur le plan pédagogique.

Crédit : Thinkstock

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Une étude s’intéresse à la place qu’occupent les connaissances dans les programmes de formation à l’enseignement secondaire.

Des cours sur le développement biopsychosocial de l’adolescent et sur les théories cognitives et d’apprentissage. Voilà les principales thématiques liées au développement de l’adolescent qu’abordent les futurs enseignants du secondaire dans la majorité des universités du Québec. Selon Delphine Tremblay-Gagnon, c’est très peu sur les 120 crédits de la formation des maîtres.

«L’adolescence est une période cruciale dans le développement des jeunes, dit-elle. Les enseignants travaillent à l’épanouissement des élèves et doivent connaître les caractéristiques de l’évolution biologique, psychologique et sociale ainsi que leurs effets sur l’adolescent. Les années circonscrites par le passage au secondaire représentent un moment de grands changements pour les adolescents et on doit les soutenir afin de leur permettre de bien se développer.»

L’étudiante de troisième cycle de l’Université de Montréal a voulu savoir si la formation des enseignants les préparait bien à cette réalité. Elle en a fait l’objet de son mémoire de maîtrise rédigé sous la codirection des professeurs Maurice Tardif et Cécila Borges, respectivement du Département d’administration et fondements de l’éducation et du Département de psychopédagogie et d’andragogie de la Faculté des sciences de l’éducation. «Je me suis intéressée à cette problématique sous l’angle des savoirs relatifs au développement de l’adolescent. Je voulais interroger la place qu’occupent ces connaissances dans les programmes de formation à l’enseignement secondaire. Comment ces savoirs sont-ils intégrés dans la formation?» explique Delphine Tremblay-Gagnon.

L’âge de toutes les crises

Dans ses travaux, elle a analysé les programmes d’études en enseignement secondaire des neuf universités francophones québécoises, soit les programmes d’enseignement des mathématiques, du français, des sciences et technologies, de l’univers social, de l’éthique et de la culture religieuse, ainsi que ceux d’éducation physique et à la santé. La chercheuse a volontairement laissé de côté le volet «qualité de l'enseignement et des programmes». Elle s’est plutôt penchée sur l'offre, soit le type de connaissances transmises à travers la structure des cours et le contenu axé sur l’adolescence. Elle a également réalisé huit entrevues semi-dirigées auprès de directeurs de programme, de professeurs et de chargés de cours de l’Université de Montréal, l’Université du Québec à Montréal, l’Université de Sherbrooke et l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Delphine Tremblay-Gagnon étudie la place qu’occupent les connaissances dans les programmes de formation à l’enseignement secondaire.

Crédit : Amélie Philibert

Ses résultats révèlent qu’il y a peu de contenu orienté sur l’élève adolescent. «On s’intéresse principalement au développement biopsychosocial et aux grandes théories.» Autre surprise. Très peu de recherches en éducation abordent l’adolescence, cet âge dit «ingrat», comme une période de transition «normale». «Dans la littérature, on présente généralement des adolescents qui ont des troubles spectaculaires», souligne la chercheuse. Mais assimiler toute une classe d’âge aux individus perturbés, qui ont été vus par les psychologues et les psychiatres et dont la littérature rapporte les cas, n’est pas représentatif de cette période. «Souvent, cette période est perçue comme l’âge de toutes les crises, poursuit Delphine Tremblay-Gagnon. C’est un mythe!» À son avis, l’adolescent, malgré ses caractéristiques, est un être essentiellement normal, qui a des états d’âme, à qui il arrive de ressentir de la tristesse, d’avoir des sautes d’humeur. Comme n’importe quelle personne. «Il semble dans l’air du temps de dramatiser l’état des adolescents», note-t-elle.

Résolument positive au sujet de l’adolescence, elle rappelle que ce sont les connaissances que les enseignants ont de leurs élèves qui leur permettent entre autres de faire des choix adéquats sur le plan pédagogique. «Heureusement, ils semblent très sensibles à la réalité sur le terrain», observe Delphine Tremblay-Gagnon. Le manque de travaux scientifiques sur l’adolescent «normal» aurait néanmoins, selon elle, une incidence sur la matière enseignée et la formation. «Généralement, on se base sur la recherche pour concevoir les programmes, signale-t-elle. Peu de recherche sur le sujet signifie donc moins de contenu spécifique.»

Ses travaux indiquent par ailleurs que les programmes d'études en enseignement secondaire varient considérablement d’une université à l’autre. «Les bases sont les mêmes, mais le type de cours diffère. Par exemple, on trouve à l’Université de Sherbrooke les cours Apprentissage et développement 1 et Apprentissage et développement 2. À l’UQAM, aucun cours axé sur le développement de l’adolescent normal ne fait partie de l’offre de cours obligatoires. Les connaissances sur cette période sont réparties à travers tous les cours du programme. Celui-ci traite abondamment des troubles comportementaux», illustre Delphine Tremblay-Gagnon. Dans les autres universités du Québec, notamment à l'Université de Montréal, le programme d'études comprend un cours sur l’élève adolescent offert en début de formation et un cours sur les théories cognitives et d’apprentissage.

Du côté de l’éducation physique et la santé, il y a généralement des cours sur le développement global de l’adolescent et sur les aspects socioaffectifs ainsi que sur le développement moteur et la croissance. La majorité de ces cours sont donnés par des professeurs et chargés de cours d’une faculté des sciences de l’éducation. Sauf à l’UQAM, où le programme a récemment été transféré à la Faculté des sciences, puisqu’il comporte une option Kinésiologie.

Métier ou profession?

Dans toutes les universités, la formation en enseignement est avant tout basée sur des notions théoriques issues de la psychologie. «L’enseignant doit nécessairement faire un effort pour adapter les concepts selon le contexte et les caractéristiques de sa classe, mentionne la chercheuse. Ce que plusieurs semblent soucieux de faire.»

Mais d’où proviennent les savoirs des enseignants? Difficile de mettre le doigt dessus, admet Delphine Tremblay-Gagnon. «Le savoir des enseignants est composé de diverses connaissances, dont le contenu de la matière, la pédagogie, le contexte d’enseignement et ce qu’ils savent sur les élèves. Les trois premiers types de connaissances sont bien décrits par les enseignants. Ceux-ci ont toutefois de la difficulté à expliquer la provenance de leurs savoirs à propos des élèves. Pour eux, c’est plutôt instinctif. D’ailleurs, il y a peu de consensus sur le sujet dans la littérature.»  

Elle souligne que le désir de professionnaliser l’enseignement dépend de cette capacité à définir clairement les bases des savoirs et des compétences, puis à valider les données par des recherches. «En enseignement, cela est difficile, car le contexte diffère grandement d’une école et d’une classe à l’autre. Ainsi, malgré les efforts du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport en 2001 pour réformer la formation à l’enseignement, le métier n’a toujours pas le statut de profession.»

Delphine Tremblay-Gagnon poursuit présentement des études doctorales sur le sujet au Département de psychologie de l’Université de Montréal.